Bachir Ben Barka
Bachir Ben Barka © Radio France / Benoit Collombat

Gros plan sur l’affaire Ben Barka. L’enlèvement de l’opposant marocain Medhi Ben Barka, le 29 octobre 1965, à Paris et cinquante ans plus tard, c’est toujours une affaire qui dérange. C'est la plus ancienne enquête pénale de la République.

Souvenez-vous : L’enlèvement de Medhi Ben Barka, devant la brasserie Lipp, en plein Paris, par des policiers français, appuyés par un agent des services secrets français et des truands à la solde du Maroc.

Ben Barka est emmené à Fontenay-le-Vicomte, au sud de Paris. Son corps n’a jamais été retrouvé. Le scandale est retentissant. 21 février 1966 : le général de Gaulle évoque « l’affaire » en pleine conférence de presse…

Ce qui s’est passé n’a rien eu que de vulgaire et de subalterne ! Rien, absolument rien, n’indique que le contre-espionnage et la police en tant que tels, dans leur ensemble, aient connu l’opération et à plus forte raison qu’il l’aient couverte !

" Vulgaire et subalterne" , le pouvoir gaulliste minimise l’action de ses « barbouzes ». Pas question, non plus, de se fâcher avec le Maroc. Medhi Ben Barka était une figure charismatique de la gauche marocaine et des mouvements tiers mondistes. Il était clairement la cible du roi du Maroc, Hassan II .

Après sa disparition, sa famille dépose plainte pour « enlèvement » puis pour « homicide ».Mais le Maroc fait de l’obstruction judiciaire. Impossible de se rendre sur place pour interroger les principaux suspects. Dans les années 2000, c’est le juge Patrick Ramaël qui reprend le dossier. En octobre 2007 : le président Nicolas Sarkozy , se rend en visite d’Etat, au Maroc.

Au même moment, le juge Ramaël lance cinq mandats d’arrêts contre de hauts responsables marocains.

C’est vrai que c’est un calendrier qui a été choisi. J’avais une situation de blocage des autorités marocaines. Je les avais prévenues en leur disant que je m’apprêtais à prendre une initiative. Je voulais absolument débloquer le dossier, pouvoir faire des investigations là-bas, entendre des gens. Ne pouvant y arriver, j’ai décidé de faire ces mandats d’arrêt : ça a eu un fort retentissement, c’était prévisible. L’objectif c’était de montrer aux autorités marocaines que la justice française était prête à aller très loin. Je pense qu’il y a des intérêts diplomatiques qui sont supérieurs aux intérêts judiciaires. C’est le cas dans ce dossier, clairement, oui, et depuis très longtemps.

En quoi ces mandats d’arrêts sont-ils si dérangeants ?

Parce qu’ils visent notamment l’actuel patron de la gendarmerie marocaine, le général Benslimane , et l’ancien chef des services secrets, toujours influent, le général Kadiri . Ces mandats d’arrêts dérangent également, côté français, puisqu’on assiste à un « rétropédalage » spectaculaire. Avec des mandats d’arrêts internationaux qui sont validés puis bloqués par la France.

L’avocat de la famille Ben Barka, Maurice Buttin n’en revient toujours pas.

Le représentant du Ministère de la justice qui avait dit que les mandats d’arrêt étaient lancés, le lendemain dit lui-même qu’ils sont bloqués. Il l’explique pour des raisons techniques. En réalité, c’est pour une raison politique. Une décision qui ne peut être prise que par le président Sarkozy. Incontestablement, ce qu’on appelle la raison d’Etat bloque. Et, en l’occurrence, la raison des deux Etats. J’accuse aussi bien le pouvoir marocain que le pouvoir français d’avoir tout fait, depuis le début, pour empêcher que la vérité n’éclate.

Depuis 2013, c’est le juge Cyril Paquaux qui instruit le dossier. Selon nos informations, ces fameux mandats d’arrêts auraient finalement été réactivés, mais uniquement dans l’espace Schengen. Avec le risque pour les dignitaires marocains d’être arrêtés s’ils mettent le pied dans un pays de la zone Schengen, mais pas au-delà. Cela dit, les investigations au Maroc restent bloquées et les documents déclassifiés par la France restent parcellaires.

D’où la colère du fils de l’opposant marocain, Bachir Ben Barka .

Cette même raison d’Etat qui a amené à la disparition de mon père continue à empêcher la justice de faire son travail et continue de protéger les criminels ! On assiste à une impunité institutionnalisée ! Les témoins encore vivants sont toujours là au Maroc. Les documents existent. On est toujours dans l’attente des réponses fondamentales sur le plan humain : comment est mort mon père ? Comment a été assassiné Medhi Ben Barka ? Qui sont ses assassins ? Où est son corps ? ça fait 50 ans, nous n’avons pas de lieu pour nous recueillir. Nous cherchons toujours une tombe. C’est humainement insupportable.

Il y a également un lieu au Maroc qui pourrait intéresser la justice française

Ce lieu, c’est une prison secrète, baptisé le « PF3 », une prison dans laquelle pourraient notamment se trouver les corps des truands français impliqués dans l’affaire.

La « boite de Pandore » du pouvoir marocain estime le journaliste Joseph Tual qui a réussi à filmer clandestinement les lieux pour France 3 .

Pendant toutes les années de plomb Hassan II y enfermait, y torturait lui-même parfois ses opposants. C’était vraiment comme sa petite prison privée. Un témoignage nous dit aussi que potentiellement la tête de Medhi Ben Barka aurait été enterrée dans ce même lieu. Pour vérifier ces témoignages, il faudrait creuser tout simplement. Les cellules ont été abattues, les gravats ramassés et ils ont plantés des orangers. C’est je pense le champ d’orangers le mieux gardé du royaume au Maroc puisqu’il y a des murs de 4 mètres de haut, un gardien en permanence, qui est armé. C’est des dizaines et des dizaines de suppliciés qui sont enterrés. C’est un véritable charnier en plein Rabat.

Le fils Ben Barka vient de lancer cette semaine un Collectif pour la vérité dans cette affaire, qui rassemble de nombreuses personnalités, comme l’ancien ministre socialiste Pierre Joxe .

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