Voilà neuf mois que l’anthropologue Fariba Adelkhah et son compagnon Roland Marchal, un africaniste réputé, ont été arrêtés à Téhéran. Ils sont notamment soupçonnés de propagande contre l’Iran et d’atteinte à la sûreté nationale. Des accusations absurdes, estiment leurs proches, qui s’activent pour leur libération.

L’artiste sénégalais Alioune Diagne au Trocadéro, à Paris, dans le cadre d’une manifestation de soutien aux universitaires Fariba Abdelkhah et Roland Marchal, détenus depuis le 5 juin 2019 en Iran.
L’artiste sénégalais Alioune Diagne au Trocadéro, à Paris, dans le cadre d’une manifestation de soutien aux universitaires Fariba Abdelkhah et Roland Marchal, détenus depuis le 5 juin 2019 en Iran. © AFP / Thomas Samson

Les proches de Fariba Adelkhah et Roland Marchal se mobilisent depuis des semaines pour leur amis chercheurs, l’anthropologue Fariba Adelkhah et son compagnon, l'africaniste Roland Marchal, soupçonnés de "propagande contre le système" politique de la République islamique d'Iran et de "collusion en vue d'attenter à la sûreté nationale" et arrêtés à Téhéran il y a neuf mois.

Des accusations absurdes, assurent leurs proches, qui s’activent en coulisses, aux côtés des autorités françaises, pour obtenir leur libération. Et c’est bien souvent dans l’appartement parisien de Jean-François Bayart et Béatrice Hibou, deux universitaires amis des Français détenus en Iran, que les initiatives sont lancées.

Ils s’occupent de tout, des achats de livres pour les deux prisonniers, de l’organisation des événements.

Une détenue combattive

Béatrice Hibou connaît intimement Fariba Adelkhah. "C’est une lionne", dit-elle. "Par exemple, les autorités iraniennes l’ont récemment empêchée de voter aux élections législatives au prétexte qu’elles ne trouvaient pas son certificat de naissance. Eh bien, Fariba s’en est emparée. 'Ça veut donc dire que je suis Française !' leur a-t-elle répondu."

La distinction est importante, car aux yeux de Téhéran, Fariba Adelkhah est Iranienne. Il en est ainsi pour les binationaux, et cela la prive de visites consulaires.

Roland Marchal, lui, a droit à des visites de représentants de la France. L’ambassade lui envoie régulièrement des émissaires. 

"Ses conditions de détention se sont légèrement améliorées mais elles restent difficiles", raconte Jean-François Bayart : "Il est seul avec un détenu anglophone dans une cellule qui donne sur une petite cour dans laquelle il peut se promener".

"Pendant longtemps, Roland Marchal n’avait même pas une chaise pour s’assoir. Et aujourd’hui, il a une chaise, mais pas de table"

De son côté, Fariba Adelkhah a subi de nombreux interrogatoires, et certainement des tortures, confirme Jean-François Bayart. 

En février, une militante écologiste a témoigné des traitements qu’elle a endurés pendant sa détention à Evine : des tortures psychologiques, des menaces d’ordre sexuel… Fariba nous a fait savoir que ce n’était rien par rapport à ce qu’elle avait elle-même subi.

Et c’est sans doute ce qui a poussé Fariba Adelkhah à mener une grève de la faim de décembre à février. Plus de quarante jours de jeûne qui l'ont beaucoup fragilisée. Elle a réintégré ce week-end la prison pour femmes, après avoir été hospitalisée la semaine dernière pour de violentes douleurs aux reins. Elle souffre terriblement, selon ses proches.

L'absence de visibilité

Autre préoccupation : le moral des deux chercheurs. Richard Banégas, professeur à Sciences Po, a beaucoup travaillé avec Roland Marchal :

"Il est habituellement plein d’énergie mais je l’imagine tout de même très abattu. Parce qu’il est détenu dans l’aile des Gardiens de la Révolution de la prison d’Evine. Parce qu’il est isolé au plan linguistique, culturel. Et parce que ce n’est pas son combat"

Contrairement à sa compagne Fariba Adelkhah, Roland Marchal n’a en effet jamais travaillé sur l’Iran. Il est spécialiste de la Corne de l’Afrique. Pour certains proches du dossier, il a sans doute été arrêté par opportunité. Parce qu’il rendait visite à Fariba Adelkhah, une anthropologue spécialiste de l’Iran.

Ahmad Salamatian, ancien député d’Ispahan et fin connaisseur de la vie politique iranienne, est convaincu que l’Iran visait d’abord Fariba Adelkhah. Et avec elle, la liberté scientifique. "Pour moi", dit-il, "Fariba Adelkhah est l’exemple type d’un chercheur de sciences humaines qui dérange le pouvoir iranien. Or, ce pouvoir autoritaire veut tout contrôler, même la connaissance."

Le sort de Fariba Adelkhah et Roland Marchal est peut-être lié à celui de Jalal Rohollahnejad, un ingénieur iranien actuellement détenu en France dont les États-Unis demandent l’extradition. La Cour de cassation se prononcera sur son cas le 11 mars.

Les échanges de prisonniers permettent parfois de dénouer ce type de crise. Des accords ont été passés récemment avec l’Allemagne et les États-Unis. Une solution qui ne satisfait pas Ahmad Salamatian :

"La France doit défendre la liberté scientifique. Un chercheur ne peut pas faire l’objet d’un marchandage. On n’échange pas un universitaire sur un pont de la Guerre froide avec l’agent d’un autre pays"

Pour l’ancien député iranien, la France contreviendrait à ses principes en acceptant un échange de prisonniers. Les proches de Fariba Adelkhah et Roland Marchal en sont conscients, mais ne voient pas d’autre issue à cette affaire à ce stade.

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