Jugées peu rentables, désastreuses écologiquement, les mines de charbon espagnoles ont fermé petit à petit ces trente dernières années. Des régions entières peinent à se relever. Reportage dans les Asturies.

Le Pozo Soton, mine reconvertie en site touristique
Le Pozo Soton, mine reconvertie en site touristique © Radio France / Julie Piétri

Il est presque caché, au fond d’une vallée verdoyante, au bout d’une étroite route au bitume abîmé. Le puits San Nicolas, "Nicolasa", comme on l’appelle ici, est la dernière mine en activité d’Espagne. Sa haute tourelle de fer est de celles qui faisaient vivre toute la région de Mieres, petite ville des Asturies, au Nord-Ouest du pays. "Nous avons eu ici jusqu’à 1.400 travailleurs, aujourd’hui, ils ne sont plus que 200 environ", déplore Anibal Vazquez, 65 ans et 25 au fond de la mine. 

"Mon père était mineur, mon grand-père aussi, mon fils travaille encore ici. Dans la famille, c’est naturel. Le travail était dur, on a laissé des collègues sur le chemin, mais il y avait de la convivialité, de la fraternité". Il s’interrompt : "Tiens regarde ! Il y a des gens-là...". En contrebas, trois hommes marchent doucement, en combinaison bleue avec bandes réfléchissantes, un casque sur la tête. Ils s’engouffrent dans la mine.

Le puits San Nicolas, dernière mine de charbon en activité d'Espagne
Le puits San Nicolas, dernière mine de charbon en activité d'Espagne © Radio France / Julie Piétri

De mineur, qui grattait les profondeurs sans toutes les technologies d’aujourd’hui, Anibal Vasquez est devenu maire de Mieres, en 2011. Dans son bureau, un puits miniature décore la bibliothèque. "Assieds-toi. Tu veux un café ?", demande-t-il. Puis, une fois le café servi, il s’installe dans son fauteuil et raconte l’histoire des Asturies, sa tradition minière, l’arrivée en masse de travailleurs et puis le déclin dès les années 90 : "Il faut faire attention à la planète, la transition énergétique doit se faire, je comprends et je l’assume. Mais nous nous retrouvons dans une situation lamentable : nous sommes oubliés du gouvernement. Nous perdons beaucoup d’habitants. Nous perdons beaucoup d’emplois. Qu’est-ce qu’on va faire ?".

Anibal Vasquez, mineur durant 25 ans et aujourd'hui maire de la ville de Mieres dans les Asturies
Anibal Vasquez, mineur durant 25 ans et aujourd'hui maire de la ville de Mieres dans les Asturies © Radio France / Julie Piétri

Reconversion et tourisme

Dans la région les villes se ressemblent toutes. Des immeubles de briques ocres et défraîchis. Le linge qui pend aux fenêtres. Des appartements qui ne se louent plus. La reconversion des ouvriers, José Luis Alperi Jové, ne pense qu’à ça. Il est le secrétaire général du syndicat Soma Fitag UGT : 

"Nous travaillons sur la formation et sur les activités à relancer. Il y a d’abord le nettoyage des sites miniers, la dépollution. Il y a aussi des projets industriels alternatifs liés aux énergies renouvelables. 

"On pourrait aussi créer des centres de stockage de données, de big data dans les mines comme ça se fait en Norvège. Et puis il y a le patrimoine industriel. Le tourisme peut aussi amener de la richesse aux territoires".

Javier et Jairo, deux mineurs reconvertis dans le tourisme
Javier et Jairo, deux mineurs reconvertis dans le tourisme © Radio France / Julie Piétri

Le tourisme justement. Attablés en terrasse, dans la ville toute proche de San Martin del Rey Aurelio, Jairo et Javier, tous deux pères de familles, font partie des quelques dizaines de mineurs qui travaillent encore dans une mine réaménagée il y a quelques années pour les touristes, le Pozo Soton, le "puits Soton".

"Nous avons d’abord lutté contre la fin de l’extraction du charbon ici. Mais ce n’est pas si mal finalement. Ça maintient des emplois, parce qu’une famille entière qui reste à la maison, sans revenus… Je pense que c’est dans la tête de tous les ouvriers ici", explique doucement Javier, une cigarette à la main. "Oui, bon, moi je préférerais qu’il en sorte du charbon, de cette mine", intervient Jairo. "Mais si le tourisme est un moyen de préserver l’emploi alors qu’il soit le bienvenu ! C’est un tourisme du risque, de l’aventure qu’on peut trouver ici : 15 mètres de descente à pic". 

Dans la même vallée, un Musée de la mine et de l’industrie a également ouvert, il y a près de 25 ans, dès le déclin de déclin global amorcé

Reconstitution d'une galerie. Musée de la Mine et de l'Industrie
Reconstitution d'une galerie. Musée de la Mine et de l'Industrie © Radio France / Julie Piétri

"Pour accéder à la mine, on va descendre avec l’ascenseur. La lumière s’éteint. On descend !". Trini, 38 ans, famille de mineurs elle aussi, travaille dans ce musée qui reçoit près de 65 000 visiteurs par an. Au fond d’une galerie humide, lampe torche à la main, elle sort un instant de son récit historique : "Aujourd’hui, il ne reste plus rien de ces mines. On a jugé que c’était mieux d’importer ce charbon que de l’extraire ici en Espagne. C’est de la politique. D’un côté, égoïstement - elle marque une pause et commence à pleurer - je suis émue, pardon. D’un côté ça me réjouit que les mineurs ne soient plus là-dedans parce que travailler ici, tu attendais toujours qu’ils sortent en vie. Tu comprends ? Mais aujourd’hui, que vont devenir nos jeunes ? Il n’y a plus de travail ici".

L'injustice, face aux autres pays européens

Les habitants des Asturies se nourrissent d’un fort sentiment d’injustice. Les mines ont fermé. Trop coûteuses. Polluantes. Charbon de piètre qualité. Les centrales à charbon espagnoles vont suivre, petit à petit, ces prochaines années. Mais ailleurs en Europe, l’Allemagne par exemple ne s’est engagée à sortir du charbon qu’en 2038 et la Pologne extrait toujours massivement, envisageant même de nouvelles ouvertures de sites. 

"L’avenir du charbon est compromis depuis des années, partout dans le monde, parce que cette industrie est l’une des principales sources d’émissions de CO2. Il faut l’admettre", estime Juan Vasquez, économiste à l’Université d’Oviedo, toujours dans les Asturies, "mais en Espagne, nous voulons être exemplaires, des leaders. Jusqu’à maintenant nous avons une transition écologique à laquelle il manque le mot ‘juste’. La justice. C’est-à-dire compenser auprès des territoires et des personnes affectées". 

L’Espagne a pourtant mis de l’argent, des milliards depuis 2016 (subvention validée par l’Union européenne) pour amortir la chute : retraites anticipées, couverture sociale pour les mineurs, nouvelles infrastructures pour rendre le territoire plus attractif. Mais ce qui manque toujours, ce sont de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois pour les générations à venir. 

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