Autrefois, les vessies natatoires, ces organes qui permettent aux poissons de flotter, étaient des déchets. Aujourd'hui, les Chinois se les arrachent pour leurs différentes vertus. Mais cet appétit a un prix : des pêcheurs illégaux pillent les eaux de Guyane. Les forces de l'ordre sont confrontées à un trafic inédit.

Le bateau brésilien Progresso arrété pour trafic de vessies natatoires en Guyane
Le bateau brésilien Progresso arrété pour trafic de vessies natatoires en Guyane © Radio France / Celia Quilleret

Un soleil de plomb règne sur la base navale de Dégrad-des-Cannes, à Cayenne, au bord du fleuve Mahury. Les hommes du patrouilleur "La Résolue" viennent tout juste d'intercepter, ce 13 juillet, un vieux bateau brésilien fait de bric et de broc, le "Progresso", en bois bleu et blanc. À bord, une dizaine de pêcheurs illégaux se sont violemment opposés aux forces de l'ordre. 

Ils détenaient le trésor que tout le monde se dispute en ce moment dans les eaux guyanaises, les vessies natatoires. Certains ont été condamnés à quatre à six mois de prison fermes, assortis de cinq ans d’interdiction du territoire et d’une amende.

Un signe extérieur de richesse pour les Chinois

Ces nouvelles pépites des mers se vendent à prix d'or : au moins 100 euros le kilo sur le marché de Cayenne et cinq à six fois plus lorsqu'elles sont séchées et prêtes à l'export. Bruno Morin, de la Direction de la mer à Cayenne, connaît bien le phénomène. "C'est un produit de luxe, un peu comme la truffe en Chine, c'est très prisé, cela fait partie des sept plats de l'Empereur de Chine", détaille-t-il. 

Cette vessie peut être déclinée "en poudre pour la soupe, en cosmétique ou en liant pour la bière" et elles séduisent surtout les clients chinois pour leurs vertus aphrodisiaques. Résultat, "70% des revenus estimés de la pêche côtière sont directement liés à ces vessies", affirme Bruno Morin.   

Le 13 juin dernier, le Progresso, bateau brésilien, a été arrêté en Guyane. A bord, 12 Brésiliens pêchaient illégalement. 12 kilos de vessies natatoires à bord et 700 kilos de poissons
Le 13 juin dernier, le Progresso, bateau brésilien, a été arrêté en Guyane. A bord, 12 Brésiliens pêchaient illégalement. 12 kilos de vessies natatoires à bord et 700 kilos de poissons © Radio France / Celia Quilleret

Mais ce trafic illégal d'une ampleur inédite, parfois violent, préoccupe les militaires et les gendarmes français. Mathieu Kuhn, commandant de la "Confiance", un patrouilleur de 60 mètres de long et dix mètres de large, chargé de surveiller les eaux françaises, préfère rester prudent. "On n'ira pas engager la vie de marins juste pour du poisson car parfois, ils sont armés et très violents", témoigne-t-il. Les pêcheurs français le redoutent également, ils ne se sentent pas toujours en sécurité en mer. Nicolas Abchée est l'un des principaux armateurs du port de Cayenne, il dénonce une forme de "piraterie" de la part de ces trafiquants qui ne respectent pas les frontières.   

Les douanes sont pourtant sur le pied de guerre : des réseaux ont été démantelés à la frontière avec le Suriname et le Brésil. Rien qu'en mai et juin, près de quatre tonnes de poissons et 62 kgs de vessies natatoires ont été saisis. Mais Jean-Louis Nicolosi manque de moyens. "Nous n'arrivons pas à limiter l'incursion des pêcheurs illégaux, et le problème c'est la surpêche", estime-t-il, d'autant que pour un seul kg de vessie, 30 kgs d'acoupas sont nécessaires et souvent jetés à la mer. Ce commandant a constaté que la taille des acoupas rouges diminue depuis quelques années. 

Bruno Morin, administrateur des affaires maritimes à Cayenne, tient des vessies natatoires séchées
Bruno Morin, administrateur des affaires maritimes à Cayenne, tient des vessies natatoires séchées © Radio France / Celia Quilleret

2000 euros le kilo sur le marché de Hong-Kong

Et en effet cette ressource n'est pas infinie. Michel Nalovic, ingénieur au comité des pêches de Guyane, dénonce un problème écologique majeur. Or pour lui, "il ne faudrait pas couper la tête de la poule qui pond des œufs en or". Autrement dit, il faut préserver la ressource et structurer une filière de pêche légale pour que les pêcheurs français obtiennent leur part du gâteau. "Sur le marché de Hong-Kong, s'insurge-t-il, ces vessies peuvent se vendre 2000 euros le kilo" !  

Au marché de Cayenne, pas de vessies natatoires (interdites) mais des acoupas rouges
Au marché de Cayenne, pas de vessies natatoires (interdites) mais des acoupas rouges © Radio France / Celia Quilleret

Mais les acoupas rouges de Guyane souffrent de cette pêche. Et ils ne sont pas les seuls. Selon le WWF de Guyane, "la pêche illégale met également en danger les dauphins ou les tortues marines présents dans les eaux françaises". Ces animaux sont en effet capturés accidentellement dans les filets des pêcheurs. Si les vertus de ces vessies pour la santé ne sont pas prouvées, les dangers de cet appétit ou de cette folie chinoise sont bien réels.

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