Le 5 juin 2017, l'Arabie saoudite imposait un blocus économique et diplomatique au Qatar. Ryad accuse le petit émirat gazier de soutenir des mouvements extrémistes, ce qu'il nie. Depuis, Doha tient tête au royaume wahhabite à travers un nationalisme qui se décline aussi sur le plan économique.

Le blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite l’a privé de produits laitiers. Qu’à cela ne tienne, le petit émirat a développé ses fermes de bovins. Et atteint l’autosuffisance.
Le blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite l’a privé de produits laitiers. Qu’à cela ne tienne, le petit émirat a développé ses fermes de bovins. Et atteint l’autosuffisance. © Radio France / Valérie Crova

A une cinquantaine de kilomètres au nord de Doha, au milieu du désert qatari, des bâtiments sans âme s'étendent sur plusieurs dizaines d'hectares. Au détour d'une route, un immense portail s'ouvre sur de l'herbe verte et fraîche. De fausses vaches colorées semblent la brouter. Bienvenue à Baladna (« notre pays » en arabe), le royaume du lait au Qatar.

Des vaches colorées qui broutent l’herbe d’une improbable oasis. Bienvenue chez Baladna, dans le désert qatari.
Des vaches colorées qui broutent l’herbe d’une improbable oasis. Bienvenue chez Baladna, dans le désert qatari. © Radio France / Valérie Crova

Avant l'embargo imposé au petit émirat gazier par son grand voisin saoudien il y a deux ans, c'était une ferme d'élevage de chèvres. Aujourd'hui, elle accueille 18 000 vaches. Certaines sont arrivées par avion des Etats-Unis. Dans des hangars équipés de la dernière technologie, les bêtes sont continuellement aspergées d'eau et ventilées. Ici, les températures peuvent atteindre 50 degrés l'été. Le désert n'est décidément pas fait pour les bovins...

En deux ans, Baldana est devenu un empire laitier et exporte en Afghanistan et au Yémen. Nécessité fait loi, explique son directeur Kamel Abdallah :

Le blocus était très dur. Une semaine avant qu'il ne débute, nous recevions de l'Arabie saoudite 90 % de nos besoins en produits laitiers, lait frais compris. L'entreprise a alors décidé de réagir rapidement. Aujourd'hui, nous avons six salles de traite très perfectionnées. Nous avons maintenant trois usines et plus de 1 500 employés, et tout cela en moins de deux ans. 

Au Qatar, Baldana ("notre pays") assure l'autosuffisance du petit émirat en produits laitiers.
Au Qatar, Baldana ("notre pays") assure l'autosuffisance du petit émirat en produits laitiers. © Radio France / Valérie Crova

Fierté nationale

La ferme Baladna est une fierté nationale. Elle symbolise la résistance du Qatar au blocus qu'il subit. Car dès le départ, sa mission a été de donner au pays son indépendance en lait. Et c'est une réussite, souligne Rashid Al-Mansoori, qui dirige la Bourse du Qatar.

En deux ans, beaucoup de choses ont changé : notre croissance économique, nos industries locales et manufacturières, nos fermes. Le blocus, d’une certaine manière, n’aura pas été mauvais pour nous. Il a permis de nous assurer que nous étions autosuffisants.

Pour briser l'embargo, il a fallu trouver d'autres filières de ravitaillement. Le Qatar partageait sa seule frontière terrestre avec l'Arabie saoudite. La route est désormais coupée. Le port émirati de Jebel Ali, à Dubaï, est lui aussi interdit aux conteneurs à destination du Qatar. Qu'à cela ne tienne : les autorités qataries ont créé un nouveau port maritime, le port Hamad.

Bordé par un voisin désormais hostile, le Qatar est allé chercher plus loin ses alliés. En Turquie et en Iran, notamment.
Bordé par un voisin désormais hostile, le Qatar est allé chercher plus loin ses alliés. En Turquie et en Iran, notamment. © Radio France / Isabel Pasquier

Le Qatar s'est également tourné vers d'autres pays, comme la Turquie ou l'Iran, l'ennemi juré du voisin saoudien. Un crime de lèse majesté pour Ryad, qui estime que le Qatar a franchi une ligne rouge. 

Relation de nécessité 

Lolwah Rashid Al-Khater, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères qatari, justifie ce rapprochement avec Téhéran.

En 2017, c’est l’Iran qui nous a ouvert son espace aérien et maritime, et c’est malheureusement notre grand voisin, l’Arabie saoudite, qui a décidé de bloquer l’entrée de 90 % de la nourriture et des médicaments dans le pays. Pour nous, la relation avec l'Iran est une relation de nécessité plutôt que de choix. C'est la réalité de la situation.

Même si les autorités qataries ne le disent pas ouvertement, le blocus économique n'a pas eu que des effets positifs. Anne, une Française installée depuis dix ans à Doha explique que « certaines activités, comme les hôtels, ont été impactées ». « Il n'y a plus la même fréquentation amenée par les gens du Golfe qui se déplaçaient pour le business, ou des gens d'Arabie saoudite qui venaient se détendre au Qatar le week-end, poursuit-elle. Les entreprises publiques du Qatar ont également coupé le circuit d'approvisionnement en contrat pour les entreprises qui avaient des actionnaires venant des pays à l'origine du blocus. » 

Survol interdit 

Le sport est lui aussi affecté par le blocus. Dans un stade de football de Doha aux trois-quarts vide, le Qatar, qui accueillera la Coupe du monde en 2022, reçoit ce jour là l'Arabie saoudite dans le cadre de la Ligue des champions asiatique. L'équipe saoudienne est venue sans ses supporters, qui n'ont pas fait le déplacement. Les liaisons aériennes entre Ryad et Doha ne sont plus directes depuis que l'Arabie saoudite a interdit à Qatar Airways de survoler son territoire. Le voyage qui se faisait en une heure prend aujourd'hui une journée.

Face à l'équipe de foot saoudienne, des supporters qataris. Les fans de l'autre équipe, ralentis par le blocus dont fait l'objet le Qatar, n'ont pas fait le voyage.
Face à l'équipe de foot saoudienne, des supporters qataris. Les fans de l'autre équipe, ralentis par le blocus dont fait l'objet le Qatar, n'ont pas fait le voyage. © Radio France / Valérie Crova

Au Qatar, tout le monde espère un retour rapide à la normale. La visite, la semaine dernière, du Premier ministre qatari, cheikh Abdallah ben-Nasser Al-Thani, lors d'un sommet à la Mecque, pourrait marquer un début de dégel dans les relations entre les deux pays. C'est en effet la première fois qu'un responsable qatari de ce niveau se rend dans le royaume saoudien depuis 2017.

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