Après l'affaire Yuriy, l'adolescent blessé à Paris mi-janvier, nous avons tenté de comprendre la nouvelle mécanique à l'œuvre dans ces affrontements. Reportage en banlieue parisienne.

Des menaces envoyées sur les réseaux sociaux
Des menaces envoyées sur les réseaux sociaux © Radio France / Thibault Lefèvre

Yassine, 25 ans vit depuis toujours dans la cité Yuri Gagarine à Romainville en Seine-Saint-Denis. Plus jeune, il s'est battu, comme la majorité des adolescents du quartier contre la bande rivale de la cité des Sentes, aux Lilas, située de l'autre côté de la rue. En 2015 notamment, sur l'ancien terrain de football, quand une trentaine de personnes sont arrivées avec des barres de fer et des tessons de bouteille. Yassine a été frappé à la tête, il s'est défendu, puis il a organisé la riposte le soir même sur le territoire de ses adversaires. Aujourd'hui, il dirige l'association Nouvelle G qui tente notamment de réconcilier les deux camps en organisant des activités communes avec les plus petits, car ce conflit larvé depuis 10 ans a provoqué deux drames : la mort, le 4 octobre 2016, de Richard, 26 ans aux Sentes, suivi de celle de Cameron, 20 ans, le 13 juillet 2019, un gamin de Gagarine, tué à l'arme blanche. Depuis, la situation est plus calme entre les deux quartiers mais la colère et les nouveaux modes d'affrontements des plus jeunes inquiètent Yassine : 

"Nous on tapait pour se venger, poings à poings. Ils nous ont surpassé dans la violence. Leur rêve, c'est de tuer un gars d'en face, ils ont le couteau facile."

"Ils ont le couteau facile" 

C'est grâce à Yassine et toute sa bande "d'anciens", Gwenaël, 30 ans, Inès sa petite sœur et Isabelle, 23 ans, que Paul a accepté de répondre à nos questions. Paul*, 18 ans est joufflu, imberbe, un visage encore juvénile. Cigarette au bec, casque de scooter sous le bras, il raconte avec un naturel désarçonnant la manière dont il a pris un coup de couteau il y a un peu plus de trois semaines : "On s'est croisé, on s'est battu et il a sorti un couteau pour des embrouilles, mais je ne sais même pas pourquoi. C'est de génération en génération. On est habitué depuis tout petit". Puis Paul raconte le jour où, à terre, après avoir été roué des coups, il a été pris en photo avant d'être "humilié" sur les réseaux sociaux : 

"Dès qu'il y en a un par terre, on le filme pour l'humilier. Dès qu'on voit ça, on veut se venger, c'est violent."   

"Dès qu'il y en a un par terre, ça le filme pour l'humilier"

Les réseaux sociaux sont à la fois un outil pour provoquer et perpétuer le cycle des violences, mais aussi un instrument pour s'organiser et prévoir les rixes futures. 

Autre quartier, mêmes mécaniques : la Pierre-au-prêtre à Orly dans le Val-de-Marne, en conflit larvé avec les voisins de Barbedienne à Villeneuve-le-Roi. Samira élève seule ses deux fils de 17 et 15 ans. Ses enfants parlent peu des conflits du moment, alors elle pirate, à sa façon, leurs comptes : "On est au courant de tout ce qui se passe assis sur notre canapé. J'ai laissé mon fils se connecter sur mon téléphone et j'ai enregistré son mot de passe, donc j'essaie de rentrer de temps en temps pour voir ce qu'il se passe. Sur les réseaux sociaux, ils savent exactement quand est-ce qu'ils vont venir, quand est-ce qu'ils vont frapper, ce qu'ils vont faire : 'Oui, préparez-vous les gars et les tapettes qui ne veulent pas venir, ils ne viennent pas.' Tout est programmé en fait. Comment peut-on laisser sortir ses enfants avec cette menace à l'extérieur ?" Il y a quatre mois, un jeune du quartier, Sabri, 19 ans, a été poignardé à mort par un groupe d'adolescents. Depuis, Samira garde ses fils à la maison : 

"Après la mort de ce petit jeune, j'ai déscolarisé mes enfants. On ne sait pas d'où va venir le coup de hache comme on dit. J'ai donc préféré les garder en sécurité, sans aller à l'école plutôt que pleurer après les avoir perdus." 

"Les enfants sont en danger devant l'école mais les retenir comme des chiens à la maison, jusqu'à quand en fait ? Même un chien a besoin de sortir trois fois par jour. La peur de la mort, elle est sous mon nez constamment." 

J'ai préféré les garder en sécurité sans aller à l'école plutôt que pleurer après les avoir perdus

L'école, c'est notamment la cité scolaire Georges Brassens à Villeneuve-le-Roi, un collège et un lycée d'un millier d'élèves environs, qui rassemble des adolescents des deux quartiers rivaux et qui est donc très surveillée par les équipes mobiles de sécurité de l'Académie de Créteil. 

Avec sa tenue noire et ses bottines en cuir, Mehdi Amras est l'un des 15 agents chargé de la sécurisation des établissements scolaires : "Si on voit beaucoup de gens qui viennent de l'extérieur, pour nous, c'est un début de problème. Quand j'ai commencé en 2010, on avait beaucoup de soucis au niveau des lycéens. Maintenant, on voit que les collégiens vont se battre avec les lycéens. C'est de plus en plus jeune. Avant, ils se bagarraient avec les mains, là on a vu des collégiens qui venaient avec des bouteilles d'acide, des fumigènes, des couteaux, des tournevis. Maintenant, c'est un jeu pour eux. Je pense qu'ils ne connaissent vraiment pas le risque." 

La cité scolaire Georges Brassens de Villeneuve-Saint-Georges
La cité scolaire Georges Brassens de Villeneuve-Saint-Georges © Radio France / Thibault Lefèvre

Avec les confinements et le renforcement des dispositifs de sécurisation, le nombre de rixes est en baisse dans les établissements du Val-de-Marne depuis un peu plus d'un an, mais ces affrontements sont désormais plus violents et leurs conséquences aggravées par les réseaux sociaux. 

L'État, associé aux municipalités, a réagi à Romainville comme à Orly en finançant en grande partie des actions de médiation. L'association Nouvelle G a décuplé son budget de fonctionnement après la mort de Cameron, et bientôt quatre médiateurs supplémentaires viendront compléter l'équipe de 16 animateurs jeunesse d'Orly. Des actions que des éducateurs de rue, proches des jeunes, cautionnent hors micro mais espèrent pérennes car, selon ces professionnels, la mobilisation a du mal à dépasser le temps de l'émotion, les problèmes sont structurels et ils ne peuvent être réglés qu'avec une action politique volontaire et de long terme.    

* Les prénoms ont été modifiés 

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