Le siège de la DGSI à Levallois Perret
Le siège de la DGSI à Levallois Perret © MaxPPP

Les attentats de janvier constituent pour le monde du contre-espionnage l'une des plus grandes faillites du renseignement français à l'image des incroyables dysfonctionnements entre la CIA et le FBI en 2001 aux États-Unis. On a su très vite qu'il y avait eu une rupture dans la surveillance des frères Kouachi à l'été 2014. Guerre de service interne à la DGSI ? Concurrence malsaine entre les différents services de renseignements intérieurs ? Un an après, il n' y a pas eu de "retour d'expérience". Du moins publiquement...

Dès le samedi suivant les attentats, nous avions souligné sur France Inter , cette "rupture" stupéfiante de la surveillance quand on connaît le parcours des deux frères. Mais depuis ce jour-là, plus rien ou presque.

La Direction Générale de la Sécurité Intérieure (la DGSI ) a d'abord fait savoir que le quota d'écoutes téléphoniques avait été épuisé (!). Mais c'était début 2013 qu'était survenu ce problème, comme le rappelle le journal Le Monde daté de ce mardi 5 janvier 2016. En réalité, de février à mai 2014, il y a bien eu de nouvelles écoutes mais elles ont été effectuées par la Direction du Renseignement de la Préfecture de Police de Paris. La DRPP ciblait Said Kouachi plutôt que son frère Chérif Kouachi ou Amedy Coulibay , alors considéré comme un ancien délinquant radicalisé en prison, parmi "beaucoup d'autres". Said Kouachi , lui, se serait rendu au Yemen (été 2011), raison pour laquelle il fait alors l'objet d’une double surveillance physique et téléphonique. Mais l’homme, surveillé et entendu par la police au début des années 2000 dans le dossier de la filière djihadiste dite des «Buttes Chaumont » , se fait plus que discret. Et surtout, Said Kouachia déménagé à Reims ...Un déménagement qui pourrait avoir eu des conséquences très lourdes.

Un dossier jugé prioritaire transmis à la DGSI le 1 er Juin 2014.

C'est une des règles du ministère de l’Intérieur : la DGSI récupère tous les dossiers qui sortent de la capitale et de la petite couronne parisienne s’ils sont jugés suffisamment intéressants pour faire l’objet d’un suivi. Pour les enquêteurs qui "traitent" le djihadiste présumé depuis des années, la question ne se pose même pas...

Si la Commission d'Enquête parlementaire dirigée par le député LR (Les républicains), Éric Ciotti, a confirmé en juin 2015 que la rupture géographique expliquerait bien l'abandon du dossier, plusieurs auditions de responsables des services de renseignement ont été classées « confidentiel » pour les 25 prochaines années.

"Les écoutes téléphoniques des Kouachi ne donnaient plus rien "

C’est ce que l’on nous affirmait encore il y a peu Place Beauvau : il n’y avait plus rien à faire sur ce dossier, les deux frères ne bougeaient plus une oreille. C’est justement tout le problème pour l'ancien analyste à la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) Yves Trotignon , spécialiste du contre-terrorisme « C’est quelque chose que l’on apprend quand on travaille sur le Djihad, en particulier dans les services opérationnels, c’est que quand un individu est silencieux, il devient menaçant. Quand le silence est observé, il est inquiétant ». Cela faisait deux ans queles frères Kouachi étaient silencieux …

Une « guerre de services » interne à la DGSI expliquerait l’essentiel de ces ratés catastrophiques.

Selon plusieurs de nos sources rencontrées difficilement en mode parano, sans enregistreur, et parfois jusqu'à se rendre à des rendez-vous sans téléphone,le dossier Kouachi n'aurait pas été pris en compte, principalement à cause d’une histoire de guerre de services interne à la DGSI. Elle avait commencé en partie lors de la fusion des RG et de la DST en 2008 (qui a donné naissance à la DCRI puis DGSI), il y a eu le naufrage du dossier Mohamed Merah et puis le départ progressif de plusieurs dizaines de commissaires et d'enquêteurs opérationnels, en particulier à partir de mai 2012, date du départ du « patron », Bernard Squarcini , qui fut l'ancien Chef du renseignement intérieur jusqu’à cette date. Selon nos sources, ce fut une véritable hécatombe.

Comment expliquer si ce n'est à la lumière de cette lutte intestine qu'en 2012, l'ex -Direction Centrale du Renseignement Intérieur (devenue DGSI) jugeait le dossier Kouachi comme l’un des plus sensibles en France mais plus du tout en juin 2014 ?

Comment expliquer que la plupart des agents qui ont « filoché », suivi jour et nuit et écouté des filières comme celle de l'Ariège (dite filière d’Artigat) ou de Cannes-Thorcy (dont le procès est programmé très prochainement), aient en grande partie quitté aujourd’hui leur service à la DGSI ? Comment expliquer enfin que des agents ultra-spécialisés de la DGSI au siège de Levallois n'avaient aucune mission de surveillance rapprochée à l'automne 2014 ( que l’on disait alors noyés par le travail...) et qu'ils n'aient pas été envoyés à Reims alors que la petite équipe d'agents du bureau de Reims était de toute façon parfaitement incapable de prendre en charge techniquement un tel dossier sur plusieurs mois ? Les adresses sur les avis de recherche des suspects lancés après les attentats se sont toutes révélées erronées...

Bernard Cazeneuve s’en prend aux « experts » et au « discours éternel et réitéré sur les failles »- Extrait de discours- colloque sur le terrorisme à l’échelle européenne. Paris. Décembre 2015

Depuis douze mois, le ministre de l’Intérieur n’a jamais évoqué réellement l'hypothèse de faillite de son principal service de renseignement intérieur.Bernard Cazeneuve a fait beaucoup de pédagogie, il a créé une autre structure de coordination entre les différents services de renseignements pour inciter les chefs de service à se parler. À se parler vraiment. Il s’est surtout focalisé sur les failles européennes, béantes, évidentes, indiscutables. Pour le reste, le ministre de l'Intérieur renvoie les experts à leurs chères certitudes, nourrissant le cliché selon lequel ils viendraient systématiquement après chaque attentat « délivrer leur science » sur les plateaux des médias, les mêmes à chaque attentat, avant que l’on sache vraiment ce qui s’est passé, comme il l’a sèchement signifié lors d'un colloque organisé récemment à Paris parle syndicat de police, Alliance : «Nous, nous cherchons des solutions qui sont plus difficiles à dégager face à la complexité des choses que l’énoncé dans l’outrance des problèmes ».

Dans l'assistance, se trouvait justement l'un de ces experts, Alain Bauer . Sa réponse fut dite aussi calmement que les propos du ministre avaient été cinglants. Conseiller de tous les ministres de l’intérieur successifs depuis deux décennies,Alain Bauer remet en cause aujourd'hui la nature même de la DGSI , la Direction Générale de la Sécurité Intérieure, dont l'essentiel de la hiérarchie est issue de l'ex-DST, l'ex-Direction de la Surveillance du Territoire :

Comment, culturellement, un service de contre-espionnage (défense des intérêts économiques et industriels ) qui pratique le temps long et le secret peut-il se transformer en service anti-terroriste qui travaille sur le temps court et le partage (des renseignements) ?

Alain Bauer dénonce l’absence d’un vrai retour d’expérience «Il n’y en a pas eu pour les émeutes de 2005, pas plus qu’il n’y en aura pour les attentats de Janvier et de Novembre ».

Que vont révéler les documents déclassifiés ? Faut-il une nouvelle commission d’enquête parlementaire ?

Les agents ou ex-agents que nous avons rencontrés au fil des mois ne sont pas forcément d'accord avecAlain Bauer . Mais ils dénoncent très durement ces enquêteurs de "base" qui n'ont que des bouts d'enquête lorsqu'ils traquent des djihadistes. Ils se disent stupéfaits par le côté "hors-sol" de la centaine de commissaires que compte la DGSI à son siège de Levallois : des commissaires absents du terrain, mal placés pour jauger le travail des troupes, mal positionnés pour produire des analyses aussi efficaces qu'il le faudrait et pour prendre les décisions opérationnelles dont tous auraient besoin.

Les "experts" sur le terrorisme et le renseignement comme François Heisbourg , Yves Trotignon et bien d'autres encore, continuent de réclamer une Commission d'Enquête Parlementaire avec des pouvoirs élargis.

Les magistrats en charge des enquêtes judiciaires devraient, quant à eux, prendre connaissance dans les jours qui viennent de notes secrètes de la DGSI, de la DRPP, la Direction du Renseignement de la Préfecture de Police de Paris et du SCRT, le Service Central du Renseignement Territorial (ex-RG installés en province) qui ont été déclassifiées récemment..

Il n'est pas sûr que soient abordées les problématiques soulevées ci-dessus si l'on en croit le JournalLe Monde qui a pu prendre connaissance des notes déclassifiées de la DGSI.

"On a raté tout ce que l'on pouvait rater »

La faillite du Renseignement Français en janvier 2015 est-elle à l'image du 11 septembre 2009 pour les Américains ?

Entretien__ grand format avec Yves Trotignon , ex-agent DGSE pendant onze ans dans les années 2000, spécialiste du contre-terrorisme, aujourd'hui analyste chez RisK & Co (l'une des premières sociétés françaises dans le secteur de la Sûreté), chargé de cours à l'Université de Montréal au Québec et auteur de l'ouvrage, Les Failles du Renseignement Français ou le syndrome Shadok, sur le site The Conversation (et publié par le journal Libération et L’Opinion )

Pour rappeler ce qui s’est passé entre la CIA et le FBI en 2001, l' article de Fabrizio Calvi dansLe Point spécial Secrets des Grands Espions du 17 décembre dernier.

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