C'est une bataille à la fois sociale et architecturale. À Nanterre, les Tours Nuages, construites dans les années 70, doivent faire peau neuve. Mais le projet de réhabilitation porté par la municipalité inquiète une partie des habitants et les défenseurs du patrimoine.

Construites entre 1973 et 1981, les Tours Aillaud ou Tours nuages s’élèvent au dessus du parc André Malraux à deux pas de La Défense à Nanterre.
Construites entre 1973 et 1981, les Tours Aillaud ou Tours nuages s’élèvent au dessus du parc André Malraux à deux pas de La Défense à Nanterre. © Radio France / Claire Chaudière

Au fil des décennies, les couleurs des bâtiments ont passé, mais les nuages accrochés aux façades sont toujours là. La cité s'est paupérisée mais le charme opère encore, sur les visiteurs comme sur les habitants : "Je ne me lasse pas de ma cité. Selon les jours et selon les heures, les teintes et les reflets ne sont jamais les mêmes. C'est d'une grande poésie", raconte Jeanine arrivée à Nanterre en 1983, alors que la cité venait de sortir de terre. 

Label patrimoine du 20ème siècle

Conçues par l'architecte Emile Aillaud, les Tours Nuages ont été labellisées "patrimoine du 20ème siècle" en 2006. Le site figure dans de nombreux manuels d'architecture  : 17 tours au total, de hauteurs variables, chacune formée de plusieurs cylindres. Des jeux monumentaux entre les bâtiments... et d'incroyables fenêtres en forme de gouttes d'eau ou de feuilles d'arbre, "pour plus de douceur" explique le conservateur honoraire du patrimoine et administrateur de l'association Site et Monuments Bernard Toulier. "Un projet architectural et humain exceptionnel", "du logement social hors série". 

Larmes, virgules, ou gouttes d’eau. La cité est notamment célèbre pour ses fenêtres aux formes uniques
Larmes, virgules, ou gouttes d’eau. La cité est notamment célèbre pour ses fenêtres aux formes uniques © Radio France / Claire Chaudière

Comment redonner un nouveau souffle à cette cité emblématique ? Les avis divergent. La mairie de Nanterre défend un programme de rénovation urbaine de grande ampleur. La dernière version du projet prévoit la démolition d'une tour, et un changement d'usage pour 6 autres bâtiments. En clair : vente de logements sociaux et transformation en locaux d'entreprises pour "plus de mixité, à la fois sociale et d'activité ", la clé pour "redonner du dynamisme au quartier" détaille le maire Patrick Jarry. 

500 familles à reloger, des tours recouvertes d'inox

Plusieurs scénarios sont à l'étude pour réhabiliter les façades des bâtiments et permettre une meilleure isolation thermiques. L'un d'eux prévoit la pose de plaques en inox sur les tours. Une manière de répondre à plusieurs problèmes techniques liés aux mosaïques qui recouvrent actuellement les bâtiments. "Avec l'inox, une matière noble, les nuages pourraient aussi se refléter sur les façades", assurent les défenseurs du projet.

Ce ne sont pas des tableaux ! Il y a des gens qui vivent dedans. Il faut trouver un compromis entre la nécessité de changement et la préservation au plus proche de l'existant, d'une partie des tours.  Le maire de Nanterre Patrick Jarry. 

Ce quartier de grands ensembles, emblématique des œuvres utopiques des années 70 figure dans de nombreux livres d’architecture contemporaine.
Ce quartier de grands ensembles, emblématique des œuvres utopiques des années 70 figure dans de nombreux livres d’architecture contemporaine. © Radio France / Claire Chaudière

Une perspective qui déclenche la colère d'une partie des locataires. Djilalli qui a grandi dans le quartier ne comprend pas : "S'ils transforment des logements en bureaux et qu'ils demandent aux habitants de partir, comment peuvent-ils dire que le projet est fait pour les les gens?" Emilie  regrette des décisions qu'elles juge "très brutales". "Cela fait 20 ans qu'on alerte pour demander une réhabilitation, mais aussi de la prévention. On a laissé les choses se détériorer, explique cette locataire membre d'un collectif d'habitants mobilisés. L'un des bailleurs sociaux a laissé la situation pourrir, en mettant ici les familles les plus fragiles. Et aujourd'hui, on décide subitement de supprimer et de transformer de nombreux logements. C'est du gâchis".

Mais certains habitants sont moins catégoriques. Quelles que soient les responsabilités, le statut quo n'est plus possible, insiste une autre locataire. "Le climat est parfois tendu. J'ai peur de sortir de chez moi. Les poubelles, les attroupements de jeunes, l'isolation thermique déplorable...Tout cela n'est plus supportable. Moi je voudrais que les choses aillent le plus vite possible. Le patrimoine, le patrimoine... Bon... ça n'est peut-être pas la priorité.

Vertes, bleus, ocres... les Tours Aillaud portent les couleurs du paysage pour s’y intégrer le plus possible. Les céramiques de couleur ont mal vieilli.
Vertes, bleus, ocres... les Tours Aillaud portent les couleurs du paysage pour s’y intégrer le plus possible. Les céramiques de couleur ont mal vieilli. © Radio France / Claire Chaudière

Pas de doute, une rénovation s'impose. Mais quelle rénovation ? Dans leur bataille, les habitants inquiets ont trouvé un allié de taille : le conservateur honoraire du patrimoine Bernard Toulier qui remue ciel et terre pour que les Tours Nuages soient préservées dans leur intégralité. "Il faut au minimum un cahier des charges plus contraignant. On est face à une oeuvre d'art totale !"

Quelle place pour les promoteurs?

Il y a là une rupture de démocratie. C'est un projet de promoteurs, alors qu'il faudrait que les pouvoirs publics soient à la manoeuvre. Il y a des financements à prendre ici et là, alors on se plie aux volontés des acteurs privés. C'est dangereux. Bernard Toulier, administrateur de l'association Sites et Monuments 

Une critique balayée par l'ANRU, l'Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine qui pilote et coordonne le projet. Son directeur général Nicolas Grivel assume au contraire l'arrivée d'acteurs privés aux Tours Nuages. "C'est justement leur absence qui a conduit à des situations difficiles. Comme dans tous les quartiers de toutes les villes, il faut donner leur place aux entreprises. Que le privé ait envie de porter des projets ici c'est une chance. Il faut prendre en compte l'avis des habitants actuels mais penser aussi aux futurs habitants de ce quartier. Passer d'un patrimoine du 20ème siècle, à un patrimoine du 21ème siècle."

 Entre chaque bâtiment : des éléments de jeux et de décoration. Ici un immense serpent, là une tortue, une demoiselle d’Avignon.
Entre chaque bâtiment : des éléments de jeux et de décoration. Ici un immense serpent, là une tortue, une demoiselle d’Avignon. © Radio France / Claire Chaudière

Une pépinière d'entreprises, l'implantation de société de l'économie sociale et solidaire, une résidence étudiante...les idées se bousculent et circulent déjà dans la cité. Pendant ce temps là, l'association Site et Monuments poursuit son combat, et se mobilise pour que les Tours Nuages obtiennent un nouveau label protecteur ("site patrimonial remarquable"), cette fois à l'échelle du quartier tout entier. 

"Emile Aillaud disait que l'intérieur et l'extérieur des bâtiments devaient se conjuguer. C'est réussi", explique cette habitante d'une des Tours Nuages. L'association Site et Monuments espère obtenir pour l'ensemble du quartier le label "site remarq
"Emile Aillaud disait que l'intérieur et l'extérieur des bâtiments devaient se conjuguer. C'est réussi", explique cette habitante d'une des Tours Nuages. L'association Site et Monuments espère obtenir pour l'ensemble du quartier le label "site remarq © Radio France / Claire Chaudière
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