Le quartier Zola à St-Ouen
Le quartier Zola à St-Ouen © PHOTOPQR/LE PARISIEN/DR / PHOTOPQR/LE PARISIEN/DR

JOURNAL DE BORD - En 2012, Manuel Valls avait fait de Saint-Ouen un laboratoire de la lutte contre la délinquance et l’insécurité. Deux ans plus tard, les cars de CRS sont partis et les dealers sont revenus. Saint-Ouen est même devenu le plus gros point de vente de cannabis de la région parisienne, une véritable usine. Avec ses horaires, ses prises de postes, ses ouvriers spécialisés (guetteurs, collecteurs, ravitailleurs, vendeurs, gérants). Les salaires varient de 60 à 3 000 euros par jour. Géraldine Hallot, reporter à France Inter, a passé une semaine en immersion dans ces cités de Saint Ouen. Elle y a rédigé son journal de bord.

Lundi : "L'ouverture du point de vente"

Temps frais. Dans une tour de la cité Charles Schmidt à Saint Ouen. C'est l'un des plus gros points de deal du moment.

12h : Nous sommes accueillis par Fatima et Saïd (les prénoms ont été modifiés à leur demande), un couple qui habite ici depuis dix ans. Ils nous recoivent dans leur appartement situé à l'avant-dernier étage. À l'entrée de la tour, trois guetteurs âgés d'une quinzaine d'années nous ont demandé qui on venait voir. On doit montrer patte blanche pour entrer.

12h30 : Le point de vente ouvre. Les guetteurs et les vendeurs se mettent en place après un premier brief au niveau du hall d'entrée, devant les boîtes aux lettres. Dehors dans la rue, deux guetteurs, allure décontractée, smartphone à la main. Celui en tee-shirt bleu est surnommé "le Marseillais". Ils ont changé récemment explique Fatima. Après la grosse opération de police de l'automne 2013 (l'équipe entière avait été arrêtée après plusieurs semaines de surveillance policière), le "proprio" du point de vente a mis des nouveaux hommes. À l'entrée de l'immeuble, un autre guetteur. Un quatrième jeune homme s'est assis sur un muret de trois - quatre mètres de haut, qui sépare la cité de la crèche. Il semble faire le guet et regarder ce qui se passe dans les rues alentour.

La vente a lieu entre le 1er et le 2ème étage. Avant c'était entre le 5ème et le 6ème mais depuis l'opération de police, les vendeurs sont redescendus. Ils sont deux, visage masqué par une cagoule. La marchandise est étalée sur le palier. Plusieurs dizaines de sachets d'herbe et de la résine de cannabis en grande quantité. Pas de drogue dure.

14h : Les premiers clients arrivent. Un jeune homme en survêtement. Un trentenaire à l'allure d'employé de banque, un sandwich à la main.

16h : Premier ravitaillement du point de vente. Un jeune à scooter s'arrête devant l'entrée de la cité. Il donne un sac en plastique à l'un des guetteurs. A l'intérieur une recharge en résine de cannabis et en sachets d'herbe.

17h30 : On entend au loin un jeune guetteur crier "à l'affût". Fatima nous explique que c'est un cri d'alarme. Une voiture de police vient de passer devant la cité.

L'un des vendeurs jette un sac plastique dans les buissons. Il se débarasse de la marchandise au cas où. Le sac plastique sera récupéré plus tard. De l'autre côté des buissons, c'est une crèche municipale. Quand les policiers sont déjà dans la cité, le code n'est pas le même : les guetteurs lancent "akhténa", ça veut dire "lâche-nous" en arabe.

18h : Un jeune homme en sweat-shirt vient discuter avec les guetteurs et entre dans la tour. Il vient relever la recette nous explique Saïd. Il passe toutes les trois heures pour éviter que les vendeurs n'aient de trop grosses sommes sur eux. Ils ne doivent jamais avoir plus de 200 - 300 euros sur eux, nous expliquera plus tard le parquet de Bobigny.

C'est l'heure de pointe cité Charles Schmidt. Un client en moyenne tous les minutes. Le défilé continuera jusqu'à 21h. Ensuite le rythme ralenti. Les clients sont très divers : une maman avec poussette, un jeune homme à dreadlocks, un jeune avec un sac à dos sûrement lycéen... Un homme en costard. On est ici à 800 mètres à peine de la porte de Saint-Ouen.

22h : Il fait nuit, mais il y a encore des clients. Là ce sont plutôt les clients de proximité, ceux qui habitent les villes environnantes. Les parisiens et les employés des sièges sociaux qui bordent le périphérique viennent plus tôt, en général à la sortie du travail. Nous redescendons des étages à pied. Nous passons devant les vendeurs. Ils portent un passe-montagne. Ils ne lèvent pas les yeux vers nous. Un habitant qui nous accompagne détourne le regard.

00h30 : Les vendeurs et les guetteurs remballent la marchandise. Ils partent bruyamment. La cité retrouve son calme.

Saïd nous confie qu'il en a assez. Il n'ose plus inviter d'amis chez lui. "Qu'est ce qu'on dit à nos enfants? La vérité? Qu'on laisse faire le trafic de drogue car on ne sait pas comment réagir?"

Mercredi : "Comme à l'usine"

Une cité à St-Ouen
Une cité à St-Ouen © PHOTOPQR/LE PARISIEN/DR / PHOTOPQR/LE PARISIEN/DR

Cité Charles Schmidt. Très beau temps. Grand soleil.

15h : Les guetteurs ont sorti des chaises pour se mettre au soleil. On se croirait dans la série américaine "The Wire". Fatima explique que les jours où il pleut, des habitants leur apporte des parapluies.C'est paradoxal, dit-elle, à la fois on leur en veut pour leur trafic, mais en même temps à force de les croiser tous les jours, on les connaît. Ils nous aident à porter nos courses, et quand on les laisse faire leurs affaires, ils sont très polis. Parfois aussi ça se passe mal. L'an dernier, des dealeurs avaient enlevé les portes des vide-ordures pour les mettre dans les escaliers, afin de retarder la progression des forces de l'ordre en cas d'opération de police.

16h : Un groupe de mamans croisées dans le square Marmottan tout proche nous explique que le gérant du point vient au moins une fois par semaine contrôler que tout se passe bien. Il arrive à l'improviste, en général quand il fait nuit, dans son Audi noire aux vitres teintées, il est très grand, et porte un gilet pare-balle. Il est originaire de Saint-Ouen mais habiterait Drancy. Parler à la police? "Jamais" nous répond le trio de mères de familles. "On ne veut pas de souci, pas de représailles". Interrogé, un enquêteur confirme que le gérant est dans leur viseur, mais comme les autres gérants, il prend un luxe de précaution. "Il est très difficile de monter un dossier qui tiendra devant un tribunal. Les chefs de point de vente n'ont jamais de marchandise sur eux, ils communiquent peu par portable, en ont plusieurs à des noms différents".

On demande où est stockée la marchandise. Un enquêteur nous répond: dans des voitures ou des box dans les villes alentour. Par exemple dernièrement les policiers ont demantelé une équipe qui stockait la marchandise dans une voiture ventouse (en stationnement illimité) à l'Ile-Saint-Denis.

18h : Saïd compare le trafic cité Charles Schmidt à une "usine Renault". Prise de poste à midi trente, fermeture à minuit passé. Deux équipes se relaient. Une vraie petite entreprise. C'est l'heure de pointe, les habitants se lâchent. "Les clients viennent de Paris pour se fournir chez nous. Ils sont bien habillés, ils ont du travail, qu'ils achètent leur shit à Paris!! Nous on subit les nuisances du trafic qu'ils engendrent".Dans les faits 50% des clients de Saint-Ouen sont parisiens (source police). Le reste vient des Hauts-de-Seine, de Seine-Saint-Denis, mais très peu viennent de Saint-Ouen. Leur profil: étudiants, cadres, employés des grandes entreprises qui bordent le périphérique (Samsung, Citroën), un public bien inséré socialement, pas du tout un public toxicomane.

Jeudi : "Les salaires sont trop bas"

Cité Charles Schmidt

12h30 : Grâce à un micro placé dans une boîte aux lettres, nous captons la conversation de trois jeunes hommes, vraisemblablement deux guetteurs et un vendeur. Le vendeur dit qu'il est "plein de thunes". Les guetteurs se plaignent de la baisse du tarif journalier. Jusqu'à présent ils étaient payés 100 euros / jour. Aujourd'hui c'est plutôt 60 euros / jour.

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Cité Émile Cordon

18h : Nous sortons du métro "Mairie de Saint-Ouen" accompagnée d'un collègue. Jolie place bordée de cafés. La mairie est devant nous. Nous contournons l'imposante patinoire et prenons la rue Emile Cordon. Un jeune homme fait un signe de la tête aux clients potentiels. Il nous montre le 5 allée Paul Topin, le point de vente le plus lucratif du moment (15 000 euros de chiffre d'affaire / jour, 600 à 700 clients / jour). Le trafic y a lieu dans le local poubelles. C'est d'ailleurs écrit sur le mur en lettre noires "le Local". Les vendeurs sont à visage découvert.

Les habitants sont excédés. Mais même les responsables d'associations de locataires ne souhaitent pas parler aux journalistes "parce que ça ne changera rien". Le 5 allée Paul Topin tourne à plein régime. Les guetteurs se permettent même de démarcher les clients à la sortie du métro.

Vendredi : "Du supermarché au cimetière"

16h : RDV avec la commissaire de Saint-Ouen Anouck Fourmigué, très active contre le trafic de drogue. On lui demande pourquoi Saint-Ouen est devenu le supermarché de la drogue pour un public essentiellement parisien. Sa réponse: "Saint-Ouen est très bien desservie par les transports en commun (métro ligne 13, RER C, plusieurs lignes de bus). La ville est collée à Paris, séparée seulement par le boulevard périphérique. Son architecture ne fait pas peur" . Il n'y a pas de grandes barres d'immeubles, de quartiers enclavés comme à la Courneuve ou Aubervilliers.

Paradoxalement, il y a moins de vols à l'arraché qu'ailleurs, moins de voitures brûlées. "Les trafiquants n'ont pas intérêt à ce que les clients parisiens se fassent voler leur IPhone, sinon ils ne reviendront pas". À Saint-Ouen, il n'y a pas de phénomène de violences urbaines. "Il ne faut pas attirer la police dans les quartiers en brûlant des voitures". Paradoxal trafic, qui empoisonne la vie des habitants mais d'une certaine manière pacifie la ville. Il ne faut pas oublier, nuance la commissaire, que ce trafic engendre des morts. En novembre dernier, Kamel D, 20 ans, sans antécédents judiciaires, a été tué de plusieurs balles dans sa voiture. La police évoque un règlement de comptes.En 2011, un autre Kamel du même âge, était tué avenue Michelet. À priori c'était un simple guetteur victime de la guerre des chefs. L'affaire s'est terminée par un non-lieu au printemps dernier. Personne n'a rien vu, rien entendu. "Il est très difficile d'avoir des témoignages dans ce genre d'affaires, même sous X" explique Sébastien Piffetau vice-procureur de Bobigny, qui dirige la division des affaires criminelles et de la lutte contre la criminalité organisée (DACRIDO).En 2009, deux anciens copains d'enfance, devenus "rivaux de trafic" s'étaient entretués.

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