La justice développe des peines alternatives, pour sensibiliser les clients à la réalité de la prostitution. Nous avons suivi à Melun l'un des premiers stages.

Depuis la loi du 13 avril 2016, les prostituées ne sont plus pénalisées. Ici un contrôle de police au Bois de Boulogne, à Paris
Depuis la loi du 13 avril 2016, les prostituées ne sont plus pénalisées. Ici un contrôle de police au Bois de Boulogne, à Paris © AFP / Thomas SAMSON

En matière de prostitution, la loi du 13 avril 2016 a changé la donne: le délit de racolage est aboli, l’achat d’acte sexuel réprimé. En clair, il s’agit toujours de lutter contre les proxénètes, mais désormais les prostituées doivent être protégées, et les clients mis en cause : ils risquent jusqu'à 1 500 euros d'amende, 3 750 euros en cas de récidive. Dans certaines juridictions comme à Fontainebleau, en Seine-et-Marne, ils peuvent aussi opter pour un stage de sensibilisation.

En juillet, ils étaient sept condamnés, souvent dans la trentaine, à se retrouver à Melun dans les locaux de l’ACJUSE, association de contrôle judiciaire socio-éducatif, pour deux jours de sensibilisation, moyennant 180 euros (à leur charge).

"Elles se retrouvent victimes et nous coupables !"

Au programme d'abord : la loi d'avril 2016. Une bonne partie des stagiaires assurent qu'ils ne la connaissaient pas quand ils ont été interpellés, et à les entendre cet après-midi-là, on se dit qu’ils n'en n'ont pas tous saisi l'esprit : "donc la loi change et elles se retrouvent victimes et nous coupables alors... "

"Moi je paye alors que quand ils arrêtaient une prostituée non solvable et sans papiers ils ne devaient pas toucher beaucoup d’argent, comme ça ça fait rentrer plus de sous".

Jean-Pierre Todesco argumente. Le vice-président de l'association de contrôle judiciaire socio-éducatif de Melun a deux jours pour susciter une prise de conscience : "On est sur des images d’Épinal, des non-dits : ‘La prostituée fait ça parce qu’elle aime ça’. On leur démontre que la société a changé, que l’égalité hommes femmes est quelque chose d’important. On essaye de casser leurs clichés en faisant venir les associations qui s’occupent des prostitués, en leur donnant des cas concrets. En leur montrant qu’ils sont complètement à côté de la plaque, que la situation a changé et qu’il faut qu’ils s’adaptent."

Lutter contre les idées reçues

Ce jour-là, lutter contre les idées reçues c'est le travail d'Alexia Lerond et de Marie Le Vaillant, de l'association Equipes d'Action Contre le Proxénétisme (EACP) : "Vous semblez tous en avoir conscience mais la prostitution est, dans presque tous les cas, causée par des conditions économiques ou pour sortir de la précarité" expliquent-elles aux stagiaires. "80% des prostituées sont étrangères et la majorité est sous la coupe d’un proxénète."

A ce stade, certains stagiaires s'assoupissent. Celui qui va réveiller leur attention c'est Trévy, un ancien prostitué accompagné par les Equipes d'Action Contre le Proxénétisme. "Le tapin c'est la grosse escroquerie" explique-t-il : "La prostituée elle te prend par la main, te dis 'viens chéri’, c’est le business, que le type crache le plus de monnaie possible".

Vous appuyez sur un bouton et vous vous dissociez de vous-même, vous êtes obligés de sortir de votre corps. Au bout d’un moment c’est mortel.

"Au final ce n'est que de la laideur, les odeurs corporelles, les choses comme ça, c’est dur" raconte Trévy "Je me suis retrouvé dans un hôtel et le client n’est pas venu, là je fais de l’abattage. Il y a des clients qui sont complètement tordus, de plus en plus la mode c’est d’enlever la capote au dernier moment. Au lieu d’aller voir les putes sur les trottoirs allez au concert ! Là l’émotion va durer."

"Aller au concert", plutôt que d'aller voir les prostituées, ce conseil a-t-il des chances d'être suivi ? C'est le pari de la loi de 2016 et de ces stages sur le long terme. Mais l'association EACP, comme d’autres, a vite constaté que prostitués et clients se contactaient désormais davantage vers internet, à l’abri des regards.

Un seul stagiaire a accepté de parler à Sara Ghibaudo. Il était à la fois sceptique, et troublé : "Moi la remise en question je me l’étais déjà faite avant, le sentiment que j’ai eu en me faisant arrêter par la police c’est déjà un sentiment de honte, je me même suis senti humilié, en plus il y avait une femme flic".

Je n’ai pas dormi pendant plusieurs jours

J’ai fait du travail sur moi-même, du coup je me rends compte que le problème est très difficile", explique ce stagiaire. "Depuis que je vais au lycée les routes entre Melun et Fontainebleau sont chargées de prostituées. On a l’impression que la police ne fait rien et c’est ce qui rend presque les choses normales, et avec les discours autour du ‘plus vieux métier du monde’, il y a vraiment beaucoup de travail à faire pour changer les mentalités. En tout cas moi je me suis fait arrêter, la prostituée elle rigolait et continuait à travailler."

Le procureur de Fontainebleau a prévu qu'une cinquantaine de clients suivent ces deux jours de stage cette année. D'autres juridictions vont développer ces peines alternatives.

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