La sortie de l'Union européenne a ravivé les vieilles haines entre unionistes protestants et nationalistes catholiques : reportage à Newry, à la frontière entre Nord et Sud.

Façades de maison en hommage aux habitants morts pendant les affrontements à Belfast
Façades de maison en hommage aux habitants morts pendant les affrontements à Belfast © Radio France / Antoine Giniaux

À partir de ce matin et jusqu’à mercredi, les députés britanniques examinent le projet de loi qui va permettre au gouvernement de lancer les négociations sur le Brexit.

C’est une frontière totalement invisible. Le dernier poste de douane a été rasé il y a près de dix ans. Sur la colline les anciens bâtiments militaires ont été transformés en logements. Juste à côté, les supermarchés géants profitent de leur proximité avec Dublin, et la zone euro, explique Conor Patterson, responsable d’une pépinière d’entreprises qui regroupe 82 sociétés.

"Notre économie repose entièrement sur le libre-échange. En 2006 / 2007, quand l’euro était fort, par rapport à la livre Sterling, ces magasins -Marks and Spencer, Sainsbury’s, Tesco- attiraient des milliers d’acheteurs. Il y avait des files de voitures de six kilomètres de long, depuis le sud jusqu’à Newry. Donc ces magasins anglais sont à Newry pour une seule raison : la localisation... Mais ça ne peut fonctionner que s’il y a la liberté de mouvement."

Conor Patterson, Directeur de la pépinière d’entreprises de Newry, près de la frontière
Conor Patterson, Directeur de la pépinière d’entreprises de Newry, près de la frontière © Radio France / Antoine Giniaux

Au-delà des blocages financiers, le retour des douaniers britanniques serait vu par les nationalistes comme une provocation. Même si les unionistes qui soutiennent Londres (et qui ont fait campagne pour le Brexit) promettent qu’il n’y aura pas de soldats, juste des caméras. Il y aurait au total 300 points de passage à sécuriser, des fermes coupées en deux. Paul Porter est professeur de français, il habite à la frontière et enseigne au lycée « Royal Academy » de Belfast.

"Il y a un changement, il y a la peur. Les gens ne savent pas ce qui va arriver. Une frontière c’est une frontière, ça sépare les gens. Si pour voir mes cousins et mes cousines, qui habitent à deux ou trois kilomètres de chez moi , je peux pas avoir de libre-accès, c’est un pas en arrière. Quand on ne peut pas voyager, on est comme des animaux, des rats. Je suis inquiet, j’ai peur pour mes enfants, car je crois qu’il y a des gens qui n’ont pas besoin de grand-chose pour reprendre le conflit…"

Façades de maisons dans la partie ouest de la ville.
Façades de maisons dans la partie ouest de la ville. © Radio France / Antoine Giniaux

L’exemple le plus récent, c’est ce policier blessé par des tirs il y a moins de trois semaines, pris pour cible par un groupe qui se fait appeler « la véritable armée républicaine irlandaise » ; référence a l’IRA, le groupe armé nationaliste qui s’est battu pendant plusieurs décennies contre l’armée britannique.

"On ne fait pas confiance au gouvernement britannique"

En parallèle, le pays a basculé dans une crise politique sans précédent. Les nationalistes du Sinn Fein, censés dans le cadre de l’accord de paix gouverner avec les unionistes du DUP, ont claqué la porte du gouvernement en janvier. Après plusieurs semaines de désaccords, de disputes sur fond d’affaires de corruption. En attendant de nouvelles élections, tout est bloqué, et le Brexit n’arrange rien explique, John O'dowd, chargé du dossier au Sinn fein.

"C’est un problème majeur ! Et c’est quelque chose qu’on nous impose… Nous on propose aux gens une solution radicale : il faut que le Nord continue de faire partie de l’Union européenne, avec un statut spécial. Je crois qu’on est à bout de patience. Il y a beaucoup d’engagements qui n’ont pas été tenus ; 56% des gens ont voté pour rester dans l’Union européenne, et leur point de vue a été ignoré. C’est presque une tentative du gouvernement britannique de réécrire unilatéralement les accords de paix !"

John O'Dowd, membre du Sinn Fein, nationaliste, indépendantiste, a fait campagne contre le Brexit
John O'Dowd, membre du Sinn Fein, nationaliste, indépendantiste, a fait campagne contre le Brexit © Radio France / Antoine Giniaux

Car les accords de 1998 ont été signés sous le patronage de l’Union européenne. Et les institutions doivent garantir des enquêtes indépendantes, pour faire la lumière sur les évènements et favoriser la réconciliation. Robert McClenaghan est un ancien poseur de bombes de l’IRA, il a passé douze ans en prison. En sortant, il a construit un mémorial avec des photos le long de l’ancien mur qui coupait Belfast en deux. Il attend le résultat d’une action en justice qu’il a lancée devant la Cour européenne des droits de l’homme.

"Ici, c’est mon grand-père Philippe. Tous ces gens, hommes femmes et enfants, ont été tués par une escouade de loyalistes, en 1971. Moi j’étais jeune, ça m’a rendu très en colère, je voulais tuer des gens dans le camp d’en face. Alors j’ai rejoint les jeunesses de l’IRA. On m'a appris à faire des bombes, d’abord des petites dans des boîtes de haricots et puis des plus grosses de 500 kilos ou mille kilos. J’ai passé 12 ans en prison. Maintenant j’essaie d’être un ambassadeur de paix, mais avec le Brexit, c’est plus difficile. Parce que s’il y a le Brexit, où est-ce qu’on va aller pour trouver de la justice, pour trouver la vérité ? Parce qu’on ne fait pas confiance au gouvernement britannique."

Robert McClenaghan, ancien poseur de bombes de l’IRA, à côté du mémorial qu’il a construit
Robert McClenaghan, ancien poseur de bombes de l’IRA, à côté du mémorial qu’il a construit © Radio France / Radio France

La défiance, vis-à-vis de Londres, c’est aussi ce que met en avant le SDLP, l’autre parti nationaliste nord-irlandais. Qui, comme le Sinn Fein, garde comme objectif de plus en plus affirmé la scission avec le Royaume-Uni et l’indépendance.

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