"Les actions s'intensifieront" contre l'islam radical, disait Emmanuel Macron quelques jours après l'attentat contre l'enseignant Samuel Paty. Comment sont repérées les structures jugées radicales ? Qui est surveillé ? France Inter a pu assister aux échanges entre les différents services concernés.

La réunion de la cellule de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire s'est tenue au conseil départemental de l'Ain à Bourg-en-Bresse
La réunion de la cellule de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire s'est tenue au conseil départemental de l'Ain à Bourg-en-Bresse © Radio France / Ariane Griessel

Un lieu de culte musulman se trouve au cœur d'habitations. De ce constat naît, pour les services de l'État, toute une série d'interrogations. Que dire de ceux qui y prêchent ? Qui sont ceux qui vivent dans les immeubles voisins ? Tous les nouveaux arrivants sont-ils les bienvenus ? Quid du club de football local ? Y est-il question de religion ?

"Je vous propose d'aller du particulier, la mosquée, au général, à savoir le quartier", détaille, l'un des intervenants installés ce jour de décembre dans la grande salle du conseil départemental à Bourg-en-Bresse. Pendant un peu plus d'une heure, les participants à cette CLIR ("cellule de lutte contre l'islamisme et le repli communautaire") font également un point sur le suivi d'associations culturelles, d'établissements privés proposant des cours de langue et, donc, d'un club de foot. Les représentants d'une trentaine de services se tiennent à bonne distance les uns des autres ou interviennent par téléphone : services fiscaux, bailleurs, Éducation nationale, institution judiciaire, entre autres. Et, bien sûr, police, gendarmerie et renseignement territorial. Tous potentiels détenteurs d'informations sur les dossiers du jour.

La mosquée

"C'est un lieu où s'échangent des informations qui viennent de secteurs extrêmement diversifiés. Il s'agit, comme le nom l'indique, de repérer les signes de repli communautaire, explique, un peu plus tard, dans son bureau, Catherine de Sarlandie de la Robertie, la préfète du département. Chacun apporte sa pierre à l'édifice pour se faire une idée la plus précise possible et sans a priori de toute situation", assure-t-elle. La première CLIR s'est déroulée en Seine-Saint-Denis, en février 2020. Aujourd'hui, ce type de rendez-vous se tient dans 98 des 101 départements français. Il s'agit d'établir quels sont les lieux qui peuvent diffuser un discours teinté d'idéologie radicale, voire inciter à des passages à l'acte violent, et de définir quels sont les moyens pour remédier aux éventuels dangers. À Bourg-en-Bresse, la CLIR se réunit environ toutes les trois semaines. 

Dans le cas de la mosquée évoquée précédemment, la représentante du bailleur souligne qu'il n'y a pas de plainte des riverains. Un autre observateur note, toutefois, la nécessité de veiller à ce que les nouveaux arrivants viennent de tous horizons : "Il y a lieu de s'interroger sur l'accaparement de cet espace au profit de quelques-uns, notamment des groupes salafistes. "

L'association et ses élèves

Quant au lieu de culte en lui-même, un déplacement sur place est prévu. Il est présenté comme une visite de sécurité, l'établissement étant un "ERP", établissement recevant du public. Un membre du renseignement territorial précise aux autres participants : "L'objet de cette visite de sécurité n'est absolument pas dévoyé, il y a nécessité à visiter ce site, qui se trouve dans une maison individuelle". Avant d'ajouter : "Et puis vous avez compris que c'est aussi une occasion pour nous de mieux connaître le lieu, ceux qui y officient, et ceux qui le fréquentent".

Ce jour-là, il est aussi question d'une association qui propose d'enseigner l'arabe et l'islam. Le dossier a déjà été abordé lors de précédentes CLIR. "C'est une association qui était connue par le passé pour être tenue par des individus appartenant à la mouvance salafiste. L'idée était de lever les doutes, nous avons tenté un contrôle de sécurité, mais ne sommes pas arrivés à entrer en contact avec les intéressés". Et pour cause : l'association en question semble, depuis, en voie de dissolution, la situation sanitaire ayant interrompu l'enseignement.

Reste à savoir vers qui se tourneront les 70 à 100 élèves qu'elle accueillait. "Le risque est que ces enfants se retrouvent pris en charge dans des structures qui n'ont pas pignon sur rue, et le suivi sera beaucoup plus compliqué", souligne un représentant du renseignement territorial. D'autant que le service note une recrudescence de propositions de cours privés sur les réseaux sociaux. "Vérifiez qu'ils ont bien fait les déclarations sociales et fiscales nécessaires à ces activités. Ce n'est pas totalement secondaire", intervient François Blanc, procureur adjoint de Bourg-en-Bresse, assis à gauche de la préfète. En lien avec les juges d'application des peines, il veille également au suivi des détenus condamnés pour apologie du terrorisme, ou des détenus de droit commun soupçonnés de radicalisation. À cette mission s'ajoutent les informations qui parviennent au procureur lors d'enquête, ou via des signalements de particuliers.

Cette mise en commun des renseignements ne se limite d'ailleurs pas à la seule CLIR. Plus tard, dans l'après-midi, François Blanc préside à son tour le Codaf, comité départemental anti-fraude : "Nous savons que l'économie souterraine est au cœur de beaucoup d'aspects de la délinquance", y compris le terrorisme, explique le procureur adjoint. Ces réunions, auxquelles participent, entre autres, des représentants des services fiscaux, de Pôle emploi, de la Caisse d'allocation familiale, servent également à repérer les flux financiers venus de l'étranger, possible signe d'une tentative d'influence au niveau local par des pays étrangers. Y sont abordés, peu ou prou, les mêmes dossiers qu'en CLIR. Concernant la mosquée évoquée plus haut, les services fiscaux notent que "tout est en règle.

Les familles

Au conseil départemental, la matinée se poursuit avec ce que l'administration, décidément adepte des sigles, a baptisé la "CPRAF", "Cellule de prévention de la radicalisation et d'accompagnement des familles". Ces cellules suivent 2.250 personnes dans toute la France, dont 1.200 mineurs. Ici, il n'est plus question de structures, mais d'individus. Les intervenants, dont beaucoup étaient déjà présents lors de la CLIR, font le point sur le suivi des personnes soupçonnées de radicalisation, ou de leurs proches. Une employée du département y fait part de son inquiétude pour un adolescent de 14 ans, qui se montre régulièrement violent, et dont "le comportement ne cesse de se dégrader". Il a interrogé son père sur ce qui est "haram ou non", sur le fait de savoir s'il est obligé d'épouser une musulmane et si "maman va aller en enfer parce qu'elle n'est pas musulmane". "Le père nous a dit qu'il était heureux que son fils prenne le chemin de l'islam et que ça lui permettrait peut-être d'arrêter ses bêtises", précise l’intervenante. Le jeune homme continuera à être suivi par les services compétents.

Un peu plus tard, il est question d'une jeune fille de 18 ans, qui a, un temps, inquiété les autorités. "La maman m'a contactée, je l'ai rencontrée, elle n'est pas du tout inquiète aujourd'hui sur le rapport de sa fille à la religion, parce qu'elle la pratique de manière intimiste, dans sa chambre, sans imposer quoi que ce soit à l’entourage, précise une travailleuse sociale. En revanche, elle peut dire que, à un moment donné, sa fille a été en contact avec un jeune sur internet, et elle ne peut pas garantir que ce jeune n'ait pas eu de mauvaise intention à ce moment-là. A priori, le contact est rompu"

"Fait religieux"

"Il y a eu certaines situations pour lesquelles j'ai été particulièrement inquiète. Je me suis donc rapprochée des services de renseignements pour donner les éléments en ma possession, de manière à sécuriser la personne, mais finalement, la société d'une manière plus générale", explique, un peu plus tard, l'une de ces travailleuses sociales, spécialisée dans le "fait religieux", terme qu’elle privilégie à "radicalisation", dont elle trouve qu’il "affole" et a tendance à occulter l'aspect préventif. 

Quid du lien de confiance avec ces jeunes, et du rôle des travailleurs sociaux dans un processus sécuritaire ? "L’idée est vraiment d'instaurer une relation éducative pour commencer. Une fois que cette relation est installée, je dis quand même à ces jeunes que je n'arrive pas là par hasard, que je suis éducatrice spécialisée de prévention et que ma spécificité concerne le fait religieux", détaille cette même travailleuse sociale. "J’ajoute que les personnes qui gravitent autour d'eux, que ce soit la famille ou les professionnels, se sont inquiétées de cette manière de pratiquer la religion et de tout ce qui en a découlé. J'ai donc un souci de transparence. Il faut choisir le bon moment "

Sur la vingtaine de dossiers de jeunes ou familles examinés ce jour-là, celui d’une jeune fille sera sorti du dispositif. Elle n’est plus considérée comme en voie de radicalisation.

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