La France a-t-elle fait le bon choix en se rapprochant de l’Arabie saoudite ? Après la polémique suscitée par la remise en catimini de la Légion d’honneur au prince héritier et ministre de l’intérieur Mohamed Ben Nayef, Secrets d’info examine ce que sont vraiment les relations commerciales entre les deux pays.

Jusqu’ici, la plupart des gros contrats saoudiens sont passés sous le nez des Français. Le métro de la Mecque a été confié à un groupe chinois. Celui de Riyad et du TGV Djeddah-Medine à des consortiums américain et espagnol. Manuel Valls espérait renverser la vapeur, en se rendant à Riyad en octobre 2015 avec une délégation de chefs d’entreprises français. Il annonce alors la signature imminente de dix milliards de dollars de contrats. Mais l’accueil est plutôt froid. On le fait attendre une heure dans un grand hôtel, pour finalement doucher les espoirs français.

Christian Chesnot, spécialiste du monde arabe à France Inter, faisait partie de cette délégation :

Christian Chesnot
Christian Chesnot © Christophe Abramovitz/RF / Christophe Abramovitz/RF

L’Arabie saoudite devait acheter des Airbus A380. Le contrat est prêt à 22 heures. Et à 3 heures du matin, les saoudiens annulent cette grosse commande. Il y en avait quand même pour plusieurs milliards !

Autres espoir déçu : le laboratoire françaisLFBespérait voir avancer son projet de créer une usine de production de médicaments dérivés du plasma. Il repart bredouille. EDF espérait vendre deux EPR (Réacteur Pressurisé Européen) à l’Arabie saoudite . Le géant français de l’électricité devrait remiser son projet.

Les raisons de l’échec

A-t-on pêché par excès de confiance ? C’est ce que penseOlivier Da Lage, journaliste de RFI :

Olivier Da Lage
Olivier Da Lage © O. Da Lage / O. Da Lage

C’est un grand classique chez les dirigeants français qui voyagent en Arabie saoudite et qui disent aux journalistes dans l’avion qu’on va signer plein de contrats. Les saoudiens n’aiment pas qu’on les mette devant le fait accompli, et ils donnent une leçon à leurs visiteurs

Autre raison à ce revers : la crise économique que traverse le pays. Pour la deuxième année, les comptes de l’Arabie saoudite sont dans le rouge. Avec la baisse du prix du pétrole, le déficit public atteint 21 % du PIB . Le chômage des jeunes est de 30%. Pour la première fois de son histoire, le pays a recommencé à emprunter, comme le constateSlimane Zeghidour , chroniqueur à TV5 Monde :

Slimane Zéghidour
Slimane Zéghidour © indif@wikicommons / indif@wikicommons

Beaucoup de projets ont été arrêtés, beaucoup d’expatriés repartent, des entreprises étrangères qui travaillent avec l’Arabie saoudite sont payées avec de plus en plus de retard .Il y a un début de marasme.

Les ventes d’armes à la peine

Autre secteur à la peine : l’armement. Jusqu’à il y a peu, l’Arabie saoudite ne voulait pas traiter avec les entreprises en direct. La France a donc créé en 1974 un organisme rassemblant les fabricants d’armes de l’Hexagone pour négocier, au nom de l’Etat français, avec les Saoudiens .

Baptisé SOFRESA(Société Française d'Exportation de Systèmes Avancés) puisODAS, cet organisme est aujourd’hui dans le collimateur du pouvoir saoudien. Jusqu’en 2015, les commissions versées dans le cadre des contrats d’armement passés avec ODAS transitaient par des intermédiaires libanais qui travaillaient pour le compte du roi Abdallah ...Son successeur est donc convaincu que les contrats passés avec la France via ODAS , continuent d’alimenter les réseaux du roi défunt. Une situation insupportable à ses yeux. Il veut mettre un terme au système ODAS , ce qui bloque des contrats en cours.

Une rivalité au cœur du pouvoir

Une gouvernance à deux têtes complique encore les choses. A Riyad, gouvernent côte à côte le prince héritier, Mohamed Ben Nayef , 56 ans, ministre de l’intérieur. Mais aussi le fils du roi, Mohamed Ben Salman . Ce dernier n’a que 31 ans, et il a été propulsé par son père au rang de vice prince héritier . Le bouillant et médiatique fils du roi est un caillou dans la chaussure de Ben Nayef. Chacun ayant des réseaux différents, difficile de savoir à quelle porte frapper. Selon le chercheur François Heisbourg :

François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies.
François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies. © Sipa

L’Arabie saoudite est opaque par définition. Mais là, ça l’est spécialement parce que vous avez deux princes héritiers. Difficile dans ces conditions de négocier de vrais contrats.

Certes, le fils du roi réforme. Il s’entoure d’experts de la société civile, consulte des cabinets de conseil, engage les meilleurs communicants et surfe sur une grande popularité… Mais dans le même temps, la crise se fait sentir et le pouvoir religieux se durcit…En misant surRiyad , la France a fait un pari. Mais un pari risqué.

►►► L'enquête complète de Jacques Monin à retrouver ce vendredi 6 mai 2016 à 19h20 dans Secrets d'Info

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