Les millions de données livrées par les Paradise Papers révèlent que l’entourage proche du Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a des intérêts dans les paradis fiscaux.

Justin Trudeau, Premier ministre canadien, est aussi touché par l'affaire des Paradise Papers
Justin Trudeau, Premier ministre canadien, est aussi touché par l'affaire des Paradise Papers © AFP / Nicholas Kamm

Cette nouvelle gigantesque fuite de données, révélée par la cellule Investigation de Radio France, en partenariat avec le Consortium international des journalistes d’investigation, l’ICIJ et le quotidien Süddeutsche Zeitung, met en lumière le fait que des personnalités très proches de Justin Trudeau ont placé des avoirs dans un trust aux Iles Caïmans. Une information embarrassante pour le jeune premier ministre qui s’est toujours présenté comme un adversaire farouche des paradis fiscaux.

Voilà par exemple ce qu’il disait juste avant son élection lors d’un débat télévisé en septembre 2015, en réponse à la question d’un journaliste : 

Q du journaliste :
-"Partout au Canada, les gouvernements demandent aux citoyens de se serrer la ceinture. Mais pendant ce temps-là, des milliards échappent au fisc dans les paradis fiscaux. Quels engagements prenez-vous à ce sujet ?"

R du Justin Trudeau :
-"On ne peut pas être contre la vertu. On est en faveur de s’assurer que les paradis fiscaux ne soient pas utilisés par les Canadiens. On doit s’assurer qu’il n’y a pas de tricherie…" 

"Pas de tricherie" dans les paradis fiscaux… 

Justin Trudeau en avait même fait un argument de campagne, comme le montre cet extrait  de son programme :

Nous annulerons les allègements fiscaux accordés aux plus riches afin de donner plus aux familles canadiennes pour les aider à élever leurs enfants. Nous investirons 80 millions de dollars supplémentaires sur quatre ans pour aider l’Agence du revenu canadien à lutter contre l’évasion fiscale

"Lutter contre l’évasion fiscale". 

Sauf que l’un de ses plus proches conseillers semble donc faire exactement l’inverse. Il s’agit du milliardaire Stephen Bronfman, un ami intime de Justin Trudeau, un homme qui a accompagné toute son ascension politique. C’est lui qui a levé les fonds nécessaires au financement de sa campagne et qui est aujourd’hui responsable des finances au sein de son parti, le Parti libéral.

Il est même beaucoup plus que cela, car la famille Bronfman représente une véritable institution au Canada.Ainsi le grand-père fondateur de la dynastie, Samuel Bronfman a-t-il fait fortune en vendant de l’alcool pendant la prohibition. Puis ses fils ont investi dans les matières premières, l’immobilier ou le divertissement.

Le petit-fils, Stephen Bronfman, dirige aujourd’hui une société de gestion privée, baptisée "Claridge" dont il vante le caractère "familial", comme l’indique ce dialogue entre l’homme d’affaires et un journaliste de Radio Canada, en mai 2011 :

Q du journaliste
–" Pourquoi Monsieur Bronfman votre société d’investissement est-elle à Montréal, et pas à Toronto à New-York ou à Londres, qui sont peut-être des marchés un peu plus naturels pour le secteur financier ?"

R de Stephen Bronfman
– "Moi je suis un Montréalais, je suis fier d’être ici, je suis fier d’être représentatif de la troisième génération de la famille Bronfman, ici à Montréal, Sam mon père, moi-même… Je pense que le monde financier est petit. On a des avions. Les computers. Le monde est petit."

"Le monde est petit", en effet… Car selon les éléments issus des Paradise Papers, la société "Claridge" de la famille Bronfman apparaît liée en 1991 à la création d’une structure offshore : Un "trust" aux îles Caïmans, qui va abriter 60 millions de dollars. Un "trust" : c’est-à-dire une structure permettant de confier des biens ou des actifs à un gérant, souvent dans une grande opacité.

"Tireur de ficelles" du pouvoir politique

Or il apparaît, toujours grâce aux documents regroupés dans les Paradise Papers, que le bénéficiaire de ce "trust" est une personnalité politique canadienne : le sénateur Léo Kolber, longtemps très influent au sein du Parti Libéral. Un "tireur de ficelles" du pouvoir politique.

Il a bien connu le propre père de Justin Trudeau, Pierre Trudeau, qui fut Premier ministre au début des années 80. Il a lui aussi récolté des fonds pour le Parti Libéral. Tout en s’opposant à toute forme de régulation financière à l’égard des places offshores.

Selon le spécialiste des paradis fiscaux, Alain Deneault, le pouvoir canadien montre aujourd’hui son vrai visage :

On a un Premier ministre qui se prétend attaché au bien commun, et en même temps, il a dans son équipe et parmi ses proches des acteurs qui profitent des largesses des paradis fiscaux, aussi grâce à la législation canadienne

"Le Canada a toujours été très complaisant avec les paradis fiscaux. Il a intégré son économie à celle des paradis fiscaux. Et il n’est pas étonnant aujourd’hui de constater qu’on a un Premier ministre lié à l’establishment financier de Toronto qui profite abondamment de ces législations de complaisance."

Le "trust" de la famille Kolber prospère aux îles Caïmans jusqu’en 2015. L’argent est ensuite transféré dans un autre trust en Israël.

Beaucoup de questions se posent désormais sur d’éventuelles fraudes et sur l’argent qui aurait ainsi pu échapper au fisc canadien, américain ou israélien.

Contactés, Justin Trudeau et son conseiller n’ont, pour l’instant, pas réagi. Quant aux avocats de la famille Kolber, ils assurent que la loi a toujours été respectée.

Enquête signée de la Cellule Investigation Radio France / ICIJ / Süddeutsche Zeitung

L'équipe
  • Benoît CollombatJournaliste à la Direction des Enquêtes et de l'Investigation de Radio France
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.