Le Vendée Globe partira le dimanche 8 novembre des Sables d’Olonne : 33 bateaux pour un "tour du monde à la voile sans escale, en solitaire et sans assistance". Sans escale, c’est vrai. En solitaire, c’est vrai. Mais sans assistance, c’est le terme qui fait débat à l’heure où les bateaux sont ultra-connectés.

Fabrice Amedeo à l'intérieur de son bateau peut communiquer avec la terre durant la course
Fabrice Amedeo à l'intérieur de son bateau peut communiquer avec la terre durant la course © Pierre Bouras / Newrest - Art & Fenêtres

C’est un intérieur très dépouillé. Nous sommes dans la cellule de vie du bateau de Fabrice Amedeo (Newrest – Art & fenêtres), l’un des concurrents de ce Vendée Globe. Dans cet espace très étroit, sur l’une des cloisons du mât au fond, sont fixés des téléphones et divers appareils électroniques pour communiquer avec la terre. "On communique de plusieurs manières", détaille le skipper originaire de la région parisienne. "Soit par mail de façon assez simple par le téléphone satellite. Soit, et c’est une nouveauté pour moi, avec le wifi à bord. Maintenant, je peux converser avec la terre en ayant Whatsapp. Je peux être calé dans un pouf avec le smartphone sur les genoux et écrire un message comme si j'étais à la maison dans mon salon. Même si les conditions sont quand même plus rudes !"

Que l’on soit près des côtes ou en plein Pacifique au point Némo (l’endroit le plus éloigné des terres émergées), passer un coup de fil ou envoyer un message depuis la mer est un jeu enfantin. Le but de ces communications : échanger et demander de l’aide si nécessaire. "Rien ne m’empêche d’appeler mon équipe à terre pour lui demander comment réparer telle ou telle chose, c’est autorisé", poursuit Fabrice Amedeo. "Mon équipe peut m’expliquer au téléphone comment ça fonctionne. Soit carrément m’envoyer un plan de réparation par mail. Il y a quatre ans, j’avais déchiré ma grand-voile. Mon maître voilier m’avait envoyé un plan de réparation pour la recoller."

Et voilà le point de règlement qui soulève le plus d’interrogation : le Vendée Globe est un tour du monde qui se dit "sans assistance", mais quels en sont vraiment les contours ?

Que peut-on faire et ne pas faire ?

"On a interdiction de routage, c’est-à-dire indiquer la route à suivre en fonction des conditions météo", raconte Gilles Avril. Il est le directeur technique du bateau d’Alan Roura (La Fabrique), le plus jeune concurrent de cette édition. C’est lui qui à terre est en relation permanente avec le navigateur. "Après, on peut le guider à distance pour l’aider à réparer. Ce n’est pas directement considéré comme une assistance même si on pourrait dire que le fait de discuter est une assistance." Et la communication est quotidienne. "Je ne suis pas le plus assidu en termes de relations avec la terre au téléphone", explique Alan Roura. "Mon dernier Vendée Globe, j’ai dû appeler quatre fois la terre. En revanche, j'essaie d’échanger tous les jours avec l’équipe par mail. En écrivant, on a plus de facilités à trouver les bons mots."

Pas de routage donc, pas d’intervention physique d’un tiers à bord des bateaux (sauf urgence vitale) : voilà ce qui est interdit. Pour le reste, beaucoup considèrent que ces règles ne sont pas assez précises, même si elles ont été révisées cet hiver. Le directeur de course en personne a conscience des limites du règlement. "Techniquement, on n’a pas les moyens de tout contrôler", reconnaît d’emblée Jacques Caraës. "Forcément, on est tenté par tous ces nouveaux moyens. On pourrait avoir des réseaux téléphones qui ne sont pas déclarés."

"Mon esprit n’est pas de mettre un juge derrière chaque skipper ou vérifier les lignes téléphoniques de tout le monde. Un tricheur n’a à mon sens jamais gagné le Vendée Globe. On est sur l’honneur des marins, on leur fait signer une déclaration sur l’honneur"

Une déclaration sur l’honneur : cela paraît bien peu face à l’évolution technologique de ces bateaux ultra-connectés. En poussant très loin, on peut imaginer un incroyable scénario : une prise de contrôle à distance des logiciels du bateau, une sorte de piratage. Alexandre Fayeulle est le PDG d’Advens, entreprise spécialisée dans la cyber-sécurité et sponsor de l’un des bateaux du Vendée Globe (celui de Thomas Ruyant). "Il faut protéger numériquement ces bateaux pour qu’ils ne soient pas détournés de leur fonctionnalité. On a fait une sensibilisation pendant le confinement pour expliquer ces vulnérabilités amenées par ces technologies embarquées. Mais pour ce qui est de la prise en main à distance du bateau, je pense que jamais personne ne remplacera un skipper."

"Je pense que c’est générationnel"

Il est loin le temps où les premiers aventuriers devaient se contenter de la station de radio maritime, la fameuse Saint-Lys Radio. La technologie dernier cri n’est d’ailleurs pas toujours du goût des anciens. "Ça ne me convient pas", assure Roland Jourdain, 3ème du Vendée Globe en 2001. "J’ai besoin de couper pour être concentré et pour mériter ce qu’on va chercher, être tout seul avec soi-même, avec les éléments. Je pense que c’est générationnel. Comme dans la vie terrestre, les jeunes sont nés à l’heure de la connectivité."

Les skippers de cette jeune génération répondent aux plus anciens qu’ils sont malgré tout seul sur leur bateau et que s’il y a un problème à bord, ils ne sont aidés par personne. Mais depuis quelques années, la question est récurrente : la course à l’armement technologique des bateaux doit-elle être mieux encadrée ? Au final, cela peut devenir l’un de leurs talons d’Achille, comme le raconte Jérémie Beyou (Charal), favori de ce Vendée Globe. "Dans la gestion du bateau en lui-même, son pilotage, la gestion de l’énergie, on ne fait plus rien aujourd’hui sans informatique. Sans ça, on est juste incapable de mener le bateau. Si on n’a plus de communication satellite, ça peut être l’abandon pour nous."

Pour la prochaine édition de ce tour du monde en 2024, le règlement devrait une nouvelle fois évoluer pour contrôler plus étroitement ces relations entre la mer et la terre et ne pas perdre l’esprit aventurier du Vendée Globe.

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