Le vent est-il en train de tourner pour les présumés génocidaires des Tutsis au Rwanda réfugiés en France ? 27 ans jour pour jour après le début des massacres, les rescapés commencent à y croire. L'an dernier, l'arrestation de Félicien Kabuga, considéré le financier du génocide, a envoyé un premier signal.

Le mémorial du génocide de Gatwaro, dans l'ouest du Rwanda. Inauguré en 2019, il est situé sur le site de l'ancien stade Gatwaro où des milliers de Tutsi ont été massacrées.
Le mémorial du génocide de Gatwaro, dans l'ouest du Rwanda. Inauguré en 2019, il est situé sur le site de l'ancien stade Gatwaro où des milliers de Tutsi ont été massacrées. © AFP / Simon Wohlfahrt

La semaine dernière, on vous en a parlé sur France Inter, le rapport de la commission Duclert, sur le rôle de la France au Rwanda a marqué un tournant : il pourrait désormais relancer les procédures judiciaires en France. Selon les associations de rescapés, plusieurs dizaines de génocidaires présumés se trouveraient actuellement sur le sol français. 

Une petite rue tranquille d'Asnières, en banlieue parisienne. Un immeuble moderne, anodin où personne ne prenait garde à ce vieux monsieur africain à la santé fragile qui vivait là depuis quelques temps déjà. 

Le 16 mai 2020 à 6H du matin, Eric Emeraux, chef de l'Office Central de Lutte contre les Crimes contre l’Humanité est avec ses collègues qui font sauter au vérin la porte de l'appartement où les a mené des années d'enquête, accélérée par une piste médicale qui a permis d'identifier l'ADN de Félicien Kabuga, 87 ans, considéré le financier du génocide , notamment de radio Milles Collines, outil de propagande, qui appelait à la mort des "cafards" : les tutsis.  

"Les fugitifs présumés responsables d'atrocités et de crimes contre l'humanité dans leur pays, cherchent souvent à endosser la tenue de camouflage du bon citoyen pour passer en dessous des radars. Une cavale, d'une manière générale, coûte beaucoup d'argent. La plupart du temps c'est la communauté auquel appartient l'individu qui lui vient en aide. " 

Dans son livre "La Traque est mon métier", Eric Emeraux raconte ces enquêtes, ce travail de fourmi. Pour Felicien Kabuga, ce sont des des faisceaux d'indices, mis en communs au sein d'une coopération de plusieurs polices européennes sous la houlette du procureur du Mécanisme pour le Rwanda, et des circonstances exceptionnelles qui ont permis de mettre fin à ces 27 ans de cavale à travers l'Afrique et l'Europe. 

Felicien Kabuga devrait être jugé cet été en Tanzanie par un tribunal pénal international.  

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Un premier tournant

Le jour de l'arrestation de Felicien Kabuga, Jeanne Uwimbabazi s'est dit que quelque chose allait peut être changer.

"J'ai eu des frissons sur tout le corps, je sais que je me suis assise, que je me suis dit dix fois c'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai", répète-t-elle, toujours sous le choc de l'arrestation de cet homme, figure terrifiante, depuis son enfance, symbole d'un pouvoir hutu raciste et ségrégationniste.  

Jeanne avait 16 ans en 1994 à Kigali. Tendons sectionnés, coup de machette dans la nuque. Laissée pour morte. Ses sœurs, ses parents d'autres proches encore, tous massacrés.  _"Je me suis dit tant pis. Tant pis, même si on ne va pas jusqu'au procès, même s'il ne veut pas parler, on me fin à cette chaine d'impunit_é" se souvient-elle.

Pendant 27 ans, s'emporte-t-elle, les présumés génocidaires paradaient tranquillement en France parce qu'ils se sentaient intouchables. On met fin à ça, c'est un immense soulagement."

Bien souvent, dit-elle, elle a eu la tentation de baisser les bras. "Mais on voit aujourd'hui que ça avait un sens de tenir, pour la mémoire de tous ceux qui ne sont plus là".  

Dans sa maison de Reims, depuis 25 ans, Alain Gauthier est en connexion permanente avec le Rwanda., aux côtés de sa femme Dafroza, qui a perdu près de 80 proches dans la folie génocidaire. La presse les a surnommé les "Klarsfeld du Rwanda". Quand la justice internationale et ses gros moyens débusquent Felicien Kabuga , au nom du collectif des partis civiles pour le Rwanda, eux traquent sans relâche avec des bouts de ficelle les autres, ceux qui sont cachés à Gisors, Toulouse, Orléans... 

"On apprend par internet, ou des témoins anonymes qui nous signalent la présence de personnes susceptibles d'avoir participé au génocide, explique-t-il.  Puis nous partons au Rwanda pour enquêter nous même, trouver des témoins et rencontrer les complices des gens que nous voulons poursuivre en France." Ces complices sont des génocidaires, mais Alain Gaultier rencontre rarement des refus. " On est plutôt bien reçus car ils purgent des peines lourdes, souvent  la  perpétuité et ils n'apprécient guère que leurs commanditaires soient tranquillement réfugiés en France" 

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Réfugiés sur le sol français

Maria Malagardis, spécialiste du Rwanda au journal Libération, a raconté l’impressionnante et émouvante quête des époux Gauthier dans un livre "Sur la piste des tueurs rwandais". Pour elle, le rapport de la commission Duclert (disponible dans son intégralité ici) commandé par l'Elysée sur les responsabilités françaises au Rwanda pourrait marquer un tournant pour les présumés génocidaires.  

"Leur fuite est la conséquence directe de la politique que la France a mené au Rwanda et qui a conduit les forces françaises à intervenir à la fin au génocide en créant les conditions pour que ces responsables du génocide puissent fuir grâce à la zone tampon que la France crée à ce moment là. Un grand nombre se sont ainsi retrouvés assurés d'avoir un accueil qui ne serait pas hostile ou menaçant pour eux. "

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Une trentaine de plaintes sont instruites par la justice française. Trois procès, seulement, ont eu lieu. Il reste dizaines de génocidaires présumés - à des degrés divers - réfugiés en France, et même Agathe, la veuve du président Habyarimana, visée par une plainte pour complicité dans le génocide. Déclarée persona non grata, elle continue de vivre pourtant dans l'Essonne dans le silence des fantômes des 800 000 morts du génocide des tutsis du Rwanda.

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