Mathilde Lemaire, reporter pour Radio France, a rencontré de nombreux enfants qui ont fui la ville en guerre de Mossoul, après avoir été pendant deux ans aux mains de l'EI.

Un enfant réfugié avec sa famille dans le camp de Dibaga, au sud de Mossoul.
Un enfant réfugié avec sa famille dans le camp de Dibaga, au sud de Mossoul. © Radio France / Mathilde Le Maire

En Irak, chasser le groupe État islamique (EI) s'avère plus compliqué que prévu. L'offensive de l'armée irakienne, aidée par la coalition, a débuté il y a plus d'un mois et demi, déjà, sans que Mossoul ne soit libérée. A ce jour, on dénombre 74.000 personnes qui ont fui la ville. Et parmi eux, de nombreux mineurs que Mathilde Lemaire a pu rencontrer à Digaba, un camp de plus de 35.000 réfugiés au sud-est de Mossoul, des enfants qui, depuis deux ans, ont subi le joug de l'EI.

Un enfant réfugié avec sa famille dans une tente bleue de Nations Unies, dans le camp de Dibaga au sud de Mossoul.
Un enfant réfugié avec sa famille dans une tente bleue de Nations Unies, dans le camp de Dibaga au sud de Mossoul. © Radio France / Mathilde Lemaire

Un enfant sur 10 déplacé en Irak

À l'entrée du camp, dans la file d'attente, on voit des dizaines de bébés écroulés d'épuisement dans les bras des adultes. Leurs parents expliquent qu'avant leur fuite en pleine nuit, ils ont donné des médicaments aux plus jeunes pour les endormir, éviter qu'ils pleurent et n'attirent l'attention des hommes de l'EI.

En Irak, un enfant sur 10 a dû fuir de chez lui. Après quelques jours à Dibaga, ces enfants reprennent vie, jouent dans les graviers entre les tentes en plastique bleues des Nations Unies qui s'étendent à perte de vue. Mais derrière cette joie apparente, des souffrances énormes que Médecins Sans Frontière tente d'apaiser.

L'ONG a transformé un autocar en cabinet de psychologie. Les rideaux sont tirés. A l'intérieur, des consultations à la chaîne. Sur une banquette : Mohammed 13 ans . Le garçon a le bras droit et la main gauche amputés. "Ça m'est arrivé il y a un an" raconte-t-il. "Ce jour-là, comme on faisait souvent, je suis monté sur le toit de la maison pour regarder les moutons. Mais les hommes de l'EI ont fait exploser le bâtiment d'à côté. Des fils électriques sont tombés sur le toit. Il avait plu. Ça m'a foudroyé... Maintenant j'ai une vie misérable. J'ai perdu mes mains."

Au milieu de son récit, Mohammed fond en larme. La psychologue se rapproche de lui. "Tu es un héros Mohammed. Regarde-moi, je comprends ta souffrance. C'est vraiment dur ce que tu vis. Mais maintenant, tu es dans le camp, je vais être là pour t'aider. On va parler et faire de la peinture, du coloriage..."

"On a ici tous les cas possibles de stress post traumatique"

Bilal est un psychologue palestinien qui supervise pour MSF la cellule d'aide aux enfants dans cet autocar. Il n'arrive pas à tous les recevoir : les demandes sont trop importantes. _"Le camp ici déborde de monde, d'enfants qui ont des cauchemars, des flashbacks, qui souffrent d'hypervigilance, de crises d'angoisse. On a ici tous les cas possibles de stress post traumatique. On essaye de les aider à retrouver le contrôle de leur vie. Le petit Mohammed que vous venez de voir ? Il communique bien. Il exprime ses sentiments. Il a une bonne capacité de résilience. Pour moi le fait qu'il pleure, paradoxalement c'est un point positif à ce stade."

Deux enfants réfugiés devant le bus transformé par Médecins Sans Frontière en cabinet de psychologues dans le camp de Dibaga au sud de Mossoul.
Deux enfants réfugiés devant le bus transformé par Médecins Sans Frontière en cabinet de psychologues dans le camp de Dibaga au sud de Mossoul. © Radio France / Mathilde Lemaire

Un point positif, car à l'inverse beaucoup se replient sur eux-mêmes après avoir vu des proches battus ou exécutés sous leurs yeux... ou après avoir assisté aux combats comme le petit Abdullah. Il a 9 ans, en parait 6. Sa croissance a ralenti à cause du traumatisme, selon les médecins. Devant les psy, c'est sa maman qui parle. L'enfant se bouche les oreilles. Elle dit l'avoir apporté parce que son fils "va très mal". "Quand les avions ont bombardé notre quartier on a tous été effrayés mais lui plus encore. Depuis, il a tout le temps mal au ventre, il est nerveux et ne mange plus. Et puis il est devenu très agressif avec tout le monde et chaque nuit il fait pipi au lit. La seule phrase qu'il répète c'est 'Pourquoi il ont tué papa ? Pourquoi ?' tout le temps cette phrase !"

Désespoir chez les plus petits, rage chez les plus grands

Chez les adolescents, le désespoir laisse place à la rage. Rafik, 17 ans, a vu ses deux oncles tués à l'arrivée de l'EI en 2014. Les images de leurs pendaisons le hante. Même dans ce camp de déplacés, il peine à retrouver le sommeil : "J'ai moi même été arrêté vous savez. Parce que j'avais des cigarettes sur moi. Les mecs de l'EI m'ont mis en prison, déshabillé et m'ont battu avec un câble. J'ai reçu 300 coups. Ils m'ont torturé mais moi j'ai pas peur d'eux ! Si un jour j'en attrape un, je voudrais le réduire en morceaux avant de le tuer."

Beaucoup d'enfants ont été traumatisés par Daech. D'autres sont utilisés par l'organisation. Depuis octobre, l'état islamique exige la mise à disposition des enfants par les familles dès 9 ans. Des centaines de lionceaux du califat apprennent dans des camps, le maniement des armes, regardent en boucle des vidéos de décapitations. On leur explique qu'être bourreau est un honneur. Avant 9 ans, là, il y a les écoles de Daech.

A l'école de la haine

Quand Ahmed, la cinquantaine a découvert en 2014 l'éducation "version Etat islamique" dans ces écoles, cet instituteur de Mossoul a refusé d'enseigner et pris la fuite. "Ces gens-là ont changé les programmes scolaires, ont introduit de la violence dans tous les cours. Plus de musique, plus de sciences, plus d'histoire. Seulement l'étude du Coran des heures entières et des leçons pour apprendre à dessiner les armes. En maths quand nous apprenions, nous, aux enfants à compter et additionner des chèvres, eux leur font compter des fusils ou des munitions". Une école de la haine avec des pistolets en plastique pour bons points. La plupart des parents ont préféré déscolariser leurs enfants en 2014. Ces élèves ont perdu deux années de classe.

Dans le camp de Dibaga au sud de Mossoul, des humanitaires et des enseignants eux-mêmes déplacés ont improvisé une école. Pas de livre, très peu de matériel, mais les enfants s’y pressent chaque après-midi.
Dans le camp de Dibaga au sud de Mossoul, des humanitaires et des enseignants eux-mêmes déplacés ont improvisé une école. Pas de livre, très peu de matériel, mais les enfants s’y pressent chaque après-midi. © Radio France / Mathilde Lemaire

Dans le camp de Dibaga, une école a été improvisée par des humanitaires. Les enfants se serrent sur les bancs, ont 1 cahier pour 6. Aucun manuel... Les classes sont bondées. Parmi les élèves, une petite fille qui répète à l'envi comme beaucoup de ses camarades qu'elle veut travailler dur pour devenir médecin et soigner dit-elle les blessés de la guerre.

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