Près d'un mois après le début des 11 jours de guerre entre le mouvement islamiste Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza, et Israël, les bombardements de Tsahal dans le territoire palestinien sont encore visibles. Le blocus israélien freine la reconstruction des milliers de bâtiments détruits.

Un immeuble détruit par des bombardements israéliens près des universités de Gaza City. 1er juin 2021.
Un immeuble détruit par des bombardements israéliens près des universités de Gaza City. 1er juin 2021. © Radio France / Rémi Brancato

Quatre morceaux de bois et une bâche. Au milieu des décombres d'un immeuble totalement effondré suite à une frappe de missile, dans le quartier de Sheikh Zayed, au Nord de la bande de Gaza, Abdallah a installé un matelas et une tente de fortune. "J'étais dans mon salon ici, je suis coiffeur", raconte-t-il. "Je vis ici désormais, dans cette tente, ma mère et ma sœur ont loué une maison, non loin d'ici, mais moi, je ne peux pas quitter cet endroit." L'immeuble appartient à son père et Abdallah dit encore attendre "l'ordre du gouvernement de Gaza, pour déblayer les décombres". Et même s'il n'a "plus d'argent", son intention est claire : "Reconstruire, qu'ils m'aident ou non."

Après 11 jours de bombardements israéliens sur Gaza, en réplique aux tirs de roquette du Hamas, le mouvement islamiste, au pouvoir dans le territoire, assure avoir comptabilisé plus de 2000 habitations détruites ou inhabitables, 15 000 partiellement endommagées et 300 immeubles complètement détruits. L'économie locale paie aussi un lourd tribut à ces 11 jours de conflit, qui a fait 254 morts à Gaza et 12 en Israël, avec 490 entreprises agricoles endommagées, ainsi que 300 sociétés commerciales ou industrielles, toujours selon les chiffres du Hamas.

Abdallah campe sur les ruines de son immeuble, détruit par les bombardements. 1e juin 2021.
Abdallah campe sur les ruines de son immeuble, détruit par les bombardements. 1e juin 2021. © Radio France / Rémi Brancato

Près des deux universités de Gaza, des pelleteuses s'activent sur un immense tas de décombres. "Il faudra au moins 10 jours pour tout enlever", explique un témoin de la scène. Cet immeuble abritait une librairie connue des jeunes gazaouis et des bureaux. Un jeune homme, les cheveux et vêtements recouverts de poussière descend alors de l'amas d'acier et de béton, deux sacoches déchirées à la main. "Ce sont deux ordinateurs neufs, on les a retrouvé sous les décombres", explique Ahmed Al Ejla, 26 ans. 

Nous avons l'énergie de reconstruire, mais nous n'avons pas d'argent.

Ce jeune homme dit être co-fondateur d'une petite société, dont les bureaux se trouvaient dans l'immeuble, spécialisée dans les cours de soutien aux étudiants du secteur médical. "Nous avons perdu plus de 88 000 dollars. Nous avons l'énergie de reconstruire mais nous n'avons pas d'argent", déplore-t-il.

L'argent de la reconstruction est au cœur des négociations entre Israël et le Hamas, par l'intermédiaire de l'Égypte, dont le président Abdel Fattah al-Sissi a promis 500 millions de dollars d'aide pour Gaza. Le Qatar a également promis la même somme et les États-Unis, par la voix de leur secrétaire d'Etat Anthony Blinken, en visite en Israël fin mai, ont annoncé être "en train de fournir" une aide de "plus de 360 millions de dollars" aux Palestiniens gazaouis, dont 38 millions d'aide humanitaire, à laquelle s'ajouterait, sous réserve d'accord du Congrès américain, une aide économique et au développement de 75 millions de dollars.

L'immeuble où se trouvaient les bureaux de cette jeune société, près des universités de Gaza city. 1er juin 2021
L'immeuble où se trouvaient les bureaux de cette jeune société, près des universités de Gaza city. 1er juin 2021 © Radio France / Rémi Brancato

Israël craint un détournement par le Hamas

Le ministre de la Défense israélien, Benny Gantz, estime de son côté que l'aide à la reconstruction doit passer par un "mécanisme" international pour éviter tout détournement de fonds par le Hamas au pouvoir dans le territoire sous blocus israélien depuis près de 15 ans. "Aucun centime" n'ira dans la poche du mouvement a répondu Yahya Sinouar, le chef du bureau politique du Hamas à Gaza.

Ces négociations ne laissent pas présager une issue rapide, selon Amir Abu Shabah, journaliste gazaoui, spécialiste des questions économiques. "J'ai des proches qui ont perdu leur maison et ils craignent qu'elle ne soit jamais reconstruite, à cause de l'expérience de 2014", relate-t-il. Selon lui de nombreux bâtiments détruits lors des précédents bombardements israéliens il y a six ans n'ont toujours pas été réparés ou reconstruits.

Un mécanisme de contrôle de l'aide instauré en 2014

Après 2014, les Nations Unies, Israël et l'autorité palestinienne ont établi un mécanisme de reconstruction pour Gaza, le GRM, qui visaient à contrôler les projets gazaouis afin de veiller à ce que les biens entrants dans la bande côtière arrivent à destination et ne soient pas détournés à des fins militaires. Un dispositif critiqué à Gaza pour sa lourdeur bureaucratique et en raison du véto imposé par Israël à de nombreux projets.

Résultat pour Amir Abu Shabah : un "délai de reconstruction trop long". Selon lui, "ce système vise surtout à prévenir la construction d'armes à Gaza et à faire pression sur le Hamas pour libérer les prisonniers israéliens". "Nous sommes des otages, entre le Hamas et Israël", estime le journaliste gazaoui. "Ce mécanisme donne aux autorités israéliennes le droit de décider qui peut ou qui ne peut pas travailler", abonde de son côté Osama Kuhail, président du syndicat des entrepreneurs palestiniens à Gaza, qui assure que 100 des 300 entreprises du secteur du bâtiment gazaouie n'ont pas l'autorisation israélienne de travailler

"Nous n'avons toujours pas fini la reconstruction des dégâts de 2014, en raison de ce mécanisme GRM qui a été mis en place par les Nations Unies", explique le représentant des entreprises. "S'il n'existait pas, nous aurions pu accomplir la reconstruction en deux ans et après les derniers bombardements, sans GRM, nous pourrions reconstruire en 1 an et demi", estime-t-il.

Osama Kuhail, président du syndicat des entrepreneurs palestiniens à Gaza
Osama Kuhail, président du syndicat des entrepreneurs palestiniens à Gaza © Radio France / Rémi Brancato

Restrictions de certains matériaux pour éviter toute utilisation militaire

Israël freine également l'arrivée de certains matériaux, craignant une utilisation militaire par le Hamas, notamment pour la construction des galeries souterraines dans le territoire. "Il y a une liste de matériaux considérés par Israël comme 'à double usage', qui ne sont pas autorisés à entrer dans Gaza, y compris l'acier et beaucoup d'autres matériaux nécessaires", détaille-t-il. Osama Kuhail plaide ainsi pour "importer les matériaux depuis l'Égypte, ce qui serait plus simple pour travailler et éviterait d'acheter aux Israéliens, ce qui revient à les soutenir".

Il craint en revanche que les Égyptiens, médiateurs des négociations de fin de conflit, imposent leurs entreprises et leurs salariés pour la reconstruction du territoire, alors que le taux de chômage atteint 50% à Gaza. Vendredi, l'Égypte a d'ailleurs fait entrer à Gaza, par le terminal frontalier de Rafah, des dizaines de grues, tractopelles et camions pour "déblayer les décombres" et "préparer le terrain à la reconstruction", selon un communiqué officiel.

Quatre heures d'électricité par jour

Les gazaouis attendent également une levée des restrictions israéliennes sur le territoire. Dans le garage de son petit immeuble d'une rue du camp de réfugiés de Jabalya, Mahmmud Bakir, 65 ans, appuie sur l'interrupteur sans effet. L'électricité ne fonctionne que quatre heures par jour, comme dans de nombreux quartiers . "Depuis l'attaque de 2007, nous souffrons du manque d'électricité", raconte-t-il. 

Mahmmud Bakir, habitant de Jabaliya, plus grand camp de réfugiés de Gaza, devant chez lui
Mahmmud Bakir, habitant de Jabaliya, plus grand camp de réfugiés de Gaza, devant chez lui © Radio France / Rémi Brancato

"Nous n'avons pas de réfrigérateur, nous devons acheter nos légumes au jour le jour", déplore Mahmmud. À Gaza, 50% de l'électricité provient directement d'Israël, l'autre moitié est produite par une centrale électrique alimentée au fuel. Mais depuis le début de la guerre, le 10 mai, les gazaouis assurent que le carburant n'a toujours pas été autorisé à entrer dans le territoire.

Malgré le cessez-le-feu, "la guerre se poursuit par ses conséquences", regrette Omar Shaban, économiste et fondateur de l'institut Pal-Think, à Gaza City. "Le carburant pour la centrale électrique de Gaza n'arrive toujours pas, ce qui fait diminuer l'approvisionnement électrique de 12 ou 15 heures par jour à deux ou trois", dénonce-t-il. 

Si nous avions utilisé l'argent de la reconstruction pour la paix, Gaza serait un paradis.

"Gaza a subi quatre guerres ces 12 dernières années, les donneurs ont dépensé beaucoup d'argent dans la reconstruction de Gaza et nous devons arrêter ce cycle de construction, reconstruction, destruction, ce n'est pas productif", estime l'économiste. "Je connais une route financée par l'argent américain et qui a été détruite trois fois", pointe Omar Shaban : "Si vous calculez l'argent qui a été dépensé par les donateurs ce sont deux milliards et demi de dollars en 2008, trois à quatre milliards de dollars en 2014. Si nous avions utilisé cet argent pour la paix, Gaza serait un paradis."

Sollicité, le COGAT, Administration civile israélienne dans les Territoires palestiniens, qui dépend de Tsahal, l'armée israélienne, assure que depuis la fin de l'opération militaire de mai, l'aide humanitaire est autorisée à entrer dans le territoire : médicaments, nourriture et carburants pour le secteur privé.

La rue Wahda, à Gaza city, principale artère de la ville, où quatre immeubles ont été détruits par les bombardements
La rue Wahda, à Gaza city, principale artère de la ville, où quatre immeubles ont été détruits par les bombardements © Radio France / Rémi Brancato

600 patients bloqués à Gaza, selon les ONG palestiniennes

"Seule l'aide humanitaire, la nourriture et certains produits sont autorisés à entrer dans Gaza", répond Amjad El Shawa, directeur du réseau palestinien des organisations non gouvernementales (ONG), qui regroupe 150 ONG dont 70 à Gaza. "On ne peut planifier demain à Gaza", assure-t-il. 

Il évoque alors le sort de son cousin, âgé de 25 ans, qui s'est vu "diagnostiquer un cancer, deux semaines avant la guerre", qui ne peut être soigné à Gaza. Impossible de sortir vers Jérusalem ou la Cisjordanie pendant le conflit, ni depuis le cessez-le-feu. Ses médecins ont alors choisi d'opter pour un départ en Egypte, "mais pour cela, il faut un passeport". "Nous avons fait la demande mais le passeport est arrivé à Ramallah, et à cause du blocus, nous ne pouvons pas le faire venir à Gaza", détaille Amjad El Shawa. "Il est donc bloqué ici, dans un état critique et ce matin, un patient comme lui est mort : la communauté internationale doit agir !", s'insurge-t-il.

Selon plusieurs sources, 600 patients, qui ont "besoin d'aide médicale en dehors" du territoire étaient toujours bloquées à Gaza la semaine dernière. "Le cessez-le-feu est là, mais c'est une autre offensive que nous subissons à Gaza", regrette-t-il. Le COGAT assure pour sa part qu'Israël "autorise le passage de Gaza des patients" pour des traitements médicaux en cas d'urgence vitale.

Une large partie de la population concernée par des problèmes de "santé mentale"

Sans compter le risque, pour la population de Gaza de souffrir à une échelle très large de stress post-traumatiques liés aux guerres répétées dans le territoire. "Le besoin le plus important identifié par nos équipes concerne la santé mentale" insiste ainsi Natalie Thurtle, coordinatrice de Médecins sans frontières (MSF) pour les territoires palestiniens, rencontrée dans ses locaux de Gaza, près de la rue Wahda, largement bombardée lors des 11 jours de guerre. Elle décrit une "population affligée, qui a traversé de nombreuses guerres, des bombardements intenses, notamment des enfants : ce sont des personnes qui ont besoin de soins". Elle estime que ces traumatismes concernent potentiellement "toute la population de Gaza".

"Nous avons entendu les engagements de la communauté internationale, des Nations Unies, des donneurs, des États-Unis, mais trouvez un moyen de rendre Israël responsable : il y a des crimes commis ici et pas seulement durant les 11 jours de bombardements, le blocus en lui-même est un crime !", plaide Amjad El Shawa.

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