Il y a plus d’un mois, éclatait le scandale de « la caisse noire » de l’UIMM, la Fédération patronale de la métallurgie. Mais les pratiques occultes sont pourtant loin de se limiter à l'Union des industries et des métiers de la métallurgie. L’une des filières de « l’argent noir » du patronat a été jusqu’ici passée sous silence : l’argent de la médecine du travail. « La médecine du travail, c’est l’une des « pompes à finances » du MEDEF ». Voilà, en résumé, ce qui ressort des témoignages recueillis. La médecine du travail, c’est une obligation pour l’employeur depuis 1946 : 75 euros de cotisation annuelle, en moyenne, par salarié - une manne d’1 milliard d’euros. De l’argent des cotisations patronales qui est donc censé servir au bon fonctionnement de cette médecine du travail. En réalité, le système est totalement opaque. Comment s’organise concrètement cette médecine du travail ? Les entreprises les plus importantes disposent de leur propre service de santé. Pour les PME, le système est différent. Elles doivent adhérer à une association inter/entreprise qui salarie les médecins. 95 % des 6 500 médecins du travail dépendent de ces structures associatives, sans réel contrôle syndical. Des structures dont la proximité avec les 155 MEDEF territoriaux donnent souvent lieu à des dérives. Exemple, le président de l’association médecine du travail, membre du patronat local, qui s’octroie indûment un salaire. Comme dans le Var, où l’Association est présidée par un promoteur immobilier. Elle couvre 200 000 salariés et regroupe 70 médecins dont le docteur Patrice Fortin. Interview Patrice Fortin : « En principe, dans ces associations de loi 1901, le président n’est pas un salarié et ne reçoit pas de rétribution. Il est bénévole. Mais, en tous cas chez nous, on a assisté, lors de l’arrivée d’un nouveau président, du président actuel, c’était en 99. Il nous a immédiatement prévenus en comité d’entreprise qu’il avait décidé de s’attribuer une rémunération. Il nous a cités à l’époque le chiffre de 12 000 F. Et il semblerait que ça puisse être toléré. Le maître-mot c’est l’opacité du système, donc l’opacité permet tous les excès. » L’existence de ce salaire est confirmée par la direction de l’association, pas du tout choquée par le principe. Plusieurs témoins évoquent d’autres dérives : des notes de frais artificiellement gonflées, des voitures de fonction (parfois avec chauffeur !) payées par la médecine du travail, des repas dans des restaurants de luxe ou des abonnements de téléphone portable. Plus grave : l’existence d’emploi-fictifs ou de salaires de complaisance, comme le reconnaît le docteur Jean Noeuvéglise, syndicaliste à la CGC, médecin du travail pendant 40 ans. Interview Jean Noeuvéglise : « J’ai souvenir dans un service du sud-est de la France où la petite amie du patron qui était président du service avait été embauchée comme secrétaire médicale alors qu’elle n’avait aucune compétence. L’esprit patronal de droit divin existe toujours. -C’est une dérive qui date depuis combien de temps ? Oh ben, ça a toujours existé. C’est absolument scandaleux ! Dans un service de Mulhouse, le directeur ou le président avait envisagé de faire embaucher sa femme comme secrétaire adjointe du service. -Selon vous, ce sont des dérives qui sont généralisées à quel niveau ? La possibilité existe un peu partout. Partout où il y a des fonds et de l’argent, les gens vont chercher à piocher ! » « Chercher à piocher », y compris pour se payer des vacances à l’œil, comme en 99 à Pau, où la comptable de l’association est prise la main dans le sac. Constat fait à l’époque par le docteur Colette Ricco. Interview Colette Ricco « Notre comptable de l’association puisait dans la caisse, des fonds, au moins 12 chèques qui a servi à partir, elle et sa famille, en voyage, en Turquie, en Indonésie, et dans un pays d’Amérique du sud. -Donc ces chèques étaient signés par le directeur de la structure qui lui-même était lié au MEDEF local. C’était un comptable d’une entreprise d’expert comptable dont le PDG était l’ancien président du MEDEF. -Aujourd’hui, est-ce que vous avez la garantie de savoir exactement où va l’argent de la médecine du travail qui passe par votre association ? Pas du tout. » Des dérives à l’échelle nationale, avec quelques particularités locales, notamment dans les Hauts-de-Seine. Ainsi, nous avons pu nous procurer un document absolument édifiant : Une convention de 2001 stipulant qu’une association de médecine du travail d’Issy-les-Moulineaux, la SMIBSO, prendra en charge « 75% » des « frais de secrétariat » du MEDEF, la « moitié » du « salaire » du « secrétaire général » du patronat, les « frais de prise en charge du véhicule de tourisme » du MEDEF, ainsi que les « photocopies » et l’ « affranchissement ». Une convention remplacée en 2006 par un autre document, tout aussi, édifiant, qui révèle un versement annuel de 80 000 euros au MEDEF des Hauts de Seine-sud ! Et parmi toutes ces dérives, il existe aussi « un volet immobilier », où l’on découvre effectivement que l’argent de la médecine du travail aurait quelques « vertus immobilières ». C’est, en tous cas, ce que laisse entendre le docteur Bernard Salengro, président du syndicat CGC des médecins du travail. Interview de Bernard Salengro : « Ce qu’on nous rapporte souvent au syndicat, c’est une construction administrative de partage avec le siège patronal local, de sociétés civiles immobilières et de sociétés de moyen, et la répartition, très habilement, de propriétés d’un côté (du côté patronal) et la répartition du financement, du côté de la médecine du travail. Ce qui fait que c’est une façon de faire payer le siège par quelqu’un d’autre. -C'est-à-dire qu’un siège du MEDEF local va être financé par l’argent de la médecine du travail. C’est quelque chose qui me paraît fort possible. -Et rien ne se passe ? Rien ne se passe. Les autorités ne font rien. Mais quand je vous disais que les directions régionales du travail ne font pas leur travail, je pèse mes mots. » Contacté, hier, sur tous ces points, le siège du MEDEF n’a, pour l’instant, pas réagi. Nous avons posé la question à Yvon Gattaz, président du CNPF, Conseil National du Patronat Français, de 81 à 86. Pour lui, ce système appartient au passé. Interview d'Yvon Gattaz : « Le CNPF lui-même, le MEDEF lui-même, a donné un « coup de balai » il y a quelques années dans ces organisations de médecine du travail. Ça a été « nettoyé » il y a quelques années parce qu’il y avait peut-être quelques dérives qui ont été, je crois, corrigées, je m’en réjouis. Ça n’avait pas cette importance à mon époque, il faut bien le dire. On va peut-être me trouver naïf, mais c’est jamais remonté jusqu’à moi ! » Dans le scandale de la caisse noire de l’UIMM, la présidente du MEDEF, Laurence Parisot affirmait récemment tout découvrir, parlant de « secret de famille » dont la révélation serait libératrice. Voilà donc un autre « secret de famille » qui devrait en embarrasser plus d’un. Un dossier de Benoît Collombat avec la collaboration de "Rue 89".

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