Un été meurtrier s'achève à Grenoble, en Isère. Des règlements de compte en série, notamment dans le quartier du Mistral, ont fait trois morts et sept fusillades, sur fond de guerres de territoires de la drogue, depuis la fin du confinement.

La quartier Mistral, à Grenoble
La quartier Mistral, à Grenoble © Radio France / Emmanuel Leclère

La ville n’a jamais mieux porté son surnom de "petit Marseille" ou de "Chicago à la française", comme le souligne le délégué d’Alliance Police Yannick Biancheri. Dernier épisode en date : Grenoble est au cœur d’un emballement politique depuis la diffusion fin août d’une vidéo de trafiquants armés dans le quartier Mistral. Une vidéo qui pourrait finalement n’être qu’un extrait d’un clip de rap. Dans ce contexte tendu, le quartier Mistral vit depuis dix jours au rythme des opérations de police. Nous avons pu suivre l’une d’elles.

Opérations "no business"

A peine arrivés à l’entrée, les policiers en tenue et en civil sont accueillis par quelques sifflets près des premiers bâtiments de ce quartier disposé en "U", et en pleine rénovation urbaine. Ils ne sont pas venus pour surprendre les trafiquants. Ce n’est pas une opération pour tenter d’arrêter le "vendeur du jour", comme disent ces agents de la brigade spécialisée de terrain (BST) déployée ce jour-là. 

La petite dizaine d’hommes, dont quelques membres de la brigade anti-criminalité grenobloise, est là pour dissuader les acheteurs de s’aventurer dans le coin, au risque désormais de prendre une amende à deux cent euros, en plus de se faire confisquer la marchandise achetée. Cette patrouille a pour objectif également de faire le "ménage", au sens propre du terme, dans les tours.

Squats et barricades dans des cages d’escalier tout juste refaites à neuf

Fabrice est le major de la BST, le chef sur le terrain de ces gardiens de la paix chargés de montrer que le quartier n’est pas en permanence aux mains des trafiquants. "On y va tous les jours, pas seulement depuis dix jours" dit-il d’entrée, faisant référence à la polémique qui a suivi la diffusion de cette vidéo de trafiquants en pleine vente à ciel ouvert. 

"Les trois quarts du temps, poursuit-il, ça se passe très bien". Selon Fabrice et ses hommes, les employés des trafiquants, les "choufs" - ces ados (et parfois plus âgés) qui surveillent les entrées et sorties (des clients, de la police et des habitants)-, peuvent même se montrer respectueux. "Ils discutent avec nous", raconte l’un des agents qui ajoute, pour déminer toute question sur les contrôles aux faciès, qu’il ne demande jamais leurs papiers : "Je connais leur prénom, pourquoi je leur demanderais leurs papiers ? Ils sont mêlés au trafic mais s’ils ne font rien en apparence devant l’entrée d’un immeuble, il n’y a aucune raison de les contrôler". Quand on demande par contre aux policiers comment ça se passe sur le quart restant, les agents sourient. "Quand on décide d’y aller pour chercher  un gars ou pour mettre fin à des rodéos, là, c’est évidemment plus chaud, il ne faut pas s’attarder" confie l’un d’eux.

"C'est n'est pas de la com', pas de la mousse"

Depuis dix jours, dans le quartier Mistral, il y a d’abord eu une compagnie de CRS en plus des policiers habituels. Ça fait beaucoup de patrouilles (parfois deux par jour mais jamais aux mêmes heures) et occasionne donc une réduction du trafic apparent. C’est ce que souhaitait Fabienne Lewandowski, la nouvelle patronne de la sûreté à Grenoble. Elle affirme ne pas avoir attendu un clip de rap et les consignes d’un ministre en colère pour, avec le procureur de la république de Grenoble Eric Vaillant, "définir une nouvelle stratégie pour faire perdre beaucoup d’argent aux dealers. On l’a appelée entre nous l’opération No business", dit-elle. 

En plus des enquêtes de police judiciaire, des interventions classiques de police secours, on a donc désormais davantage de présence policière. La cheffe de la police a même ouvert une annexe de son bureau à Mistral mercredi 2 septembre, dans un local d’un bailleur social réquisitionné pour l’occasion. "Il n’y pas de planification, on viendra quand on le décidera, la porte est ouverte pour rencontrer les associations, les bailleurs. On ira aussi faire du contact, moi ou mon adjoint". A chaque venue, on trouvera un certain nombre de policiers dans le coin et donc… moins voire pas de vendeurs, pas d’acheteurs. No business. "Ce n’est pas de la com’, pas de la mousse", se défend la directrice départementale de la sécurité publique, qui répète : "On avait décidé ça bien avant le clip de rap" et les injonctions du ministre de l’intérieur pour "éradiquer" les trafics.

Les hommes de Fabrice font donc une partie de la mission sur le terrain pour "prendre aux trafiquants et à leurs employés du 'temps de cerveau disponible'", comme aime à le dire dit un acteur de la lutte antidrogue dans le département isérois. Fabrice nous amène dans les coursives d’une tour à peine rénovée. On grimpe les étages à pied, "pas d’ascenseur pour nous au cas où ils tiennent le local électrique au dernier étage et qu’ils veuillent nous coincer". Le brigadier major raconte comment à peine rénovés, certains appartements sont déjà squattés par des dealers. A mi-parcours vers le sixième étage, c’est l’un des escaliers de secours qui est bloqué. "Ça c’est pour nous empêcher de les surprendre, de les prendre à revers. Ils ont installé une barricade. Ici il faudrait un dispositif de dingue pour les surprendre. Ce n’est pas possible". Alors, les flics de la BST dégagent le plot de chantier en plastique qui obstrue le passage, ils regardent dans certaines gaines pour voir s’il n’y a pas de drogue, pas d’armes… "Et eux font pareil une fois qu’on est parti, ils fouillent tout pour voir si on n’est pas resté dans un coin, avant de relancer les ventes.

Grenoble : une "tradition" de règlements de compte liée au grand banditisme

Cela fait donc sept ans que Fabrice vient à Mistral et dans les autres quartiers connus pour abriter des trafics de drogue. Et il a connu au total sept jeunes qui ont été tués pour des histoires de guerre de territoires. "C’est énorme. Je les ai vus grandir. Certains se sont fait prendre au départ pour des affaires de pickpocket, ils sont ensuite montés, montés [dans le bandistisme] et puis voilà…

Parmi les sept fusillades de l’été à Grenoble et dans son agglomération, l’une d’elle a beaucoup fait parler dans le quartier. Un homme a pris une balle dans le dos. Il est toujours à l’hôpital et devrait s’en sortir. Cet homme est soupçonné depuis des années d’être à la tête avec son frère des principaux points de vente du quartier. 

De source proche de l’enquête, on se demande aujourd’hui si le confinement n’aurait pas rebattu les cartes ; plus précisément, s’il n’y a pas de guerre interne avec l’ancien boss qui est en prison depuis plusieurs années et qui n’aurait pas apprécié une tentative de putsch post confinement. La séquence vidéo diffusée sur les réseaux sociaux et mettant en scène des trafiquants armés de kalachnikov, installés autour d’une table en tout impunité, pourrait donc n’être que le symbole d’une reconquête de territoire… sous couvert d’une séquence pour le clip d’un jeune rappeur de 16 ans mis en examen jeudi dernier. Le procureur, dans un communiqué, estime que le jeune artiste est soupçonné de n’avoir pu tourner qu’avec l’accord des dealers de Mistral et d’avoir donc servi leur business et leur emprise sur le quartier.

En tout cas, cette séquence vidéo qui a déclenché une forte polémique – et un bras de fer entre le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin et le maire de la ville Eric Piolle – n’est que le reflet partiel d’une réalité vécue au quotidien par les habitants. Les dealers ne vendent jamais à découvert entourés de gros bras avec des kalachnikovs. Mais il n’en reste pas moins que Grenoble avec ses trafics dans des quartiers proches du centre-ville connaît un nombre de règlements de compte largement au-dessus de la moyenne en France. 

C’est une exception qui s’explique par son passé criminel, confirme Yann Sourisseau, le chef de l’Office central de lutte contre la criminalité organisée au sein de la Direction centrale de la police judiciaire. "Il n’y a pas eu en France d’augmentation du nombre de règlements de compte ces derniers mois, depuis la fin du confinement". Sauf à Grenoble… "Je ne commenterai pas les enquêtes en cours" dit le commissaire, mais il reconnaît que Grenoble est un des cas à part parmi les villes de cette dimension. "Il y a une sorte de tradition du grand banditisme, notamment du fait de quelques malfaiteurs français d’origine italienne, qui comptent parmi les figures du crime organisé en France, très discrets mais toujours présents. Grenoble a été longtemps considérée comme une des bases arrières de groupes criminels de la région lyonnaise. Enfin, les trafics de cannabis en provenance du Maroc prospèrent depuis le début des années 2000 dans certains quartiers populaires et très proches du centre-ville, ce qui a pour conséquence des conflits d'intérêt entre malfaiteurs, au vu des bénéfices considérables générés par ces trafics". Proximité qui facilite la venue d’acheteurs dans cette cité réputée pour sa vie étudiante. C’est "une sorte de pieuvre qui s’étend d’un quartier à l’autre", explique la patronne de la sûreté grenobloise, Fabienne Lewandowski.

Des meurtres liés aux libérations anticipées dues à la Covid ?

Une "pieuvre" qui sait éliminer ceux qui dérangent. C’est ce qui a provoqué la stupeur à la Villeneuve, dans le quartier de l’Arlequin. Alain Manach vit depuis près de quarante ans dans ce quartier. Cet infatigable militant associatif et social à la retraite raconte qu’il n’avait jamais vu ça : "Il y a eu des morts entre dealers locaux il y a dix ans, des affrontements entre bandes rivales... Mais là, deux meurtres par balles en l’espace de quinze jours en juillet, non".  Il précise : "L’un des gars assassiné est sorti de prison pendant le confinement, il a été vu ensuite dans le quartier. On se doutait qu’il cherchait visiblement à reprendre position… Et puis on a appris qu’il avait été tué". Ce serait le cas pour un deuxième homme qui a grandi dans le quartier. A chaque fois, ça ressemble à l’œuvre criminelle d’un sous-traitant professionnel, confie une source proche de ces affaires. Et c’est bien ça qui effraie Alain Manach, "comme si c’était la signature d’une emprise mafieuse, jamais subie à ce point-là".

Pour l’instant, il n’y a pas de phénomène marquant sur des assassinats de délinquants condamnés puis libérés avant la fin d’exécution de leur peine pour cause de Covid. Ils ne sont pas comptabilisés comme tels dans des règlements de compte, il n’existe pas de case statistique, confie un haut cadre de la police nationale. On sait juste pour l’instant qu’il y a eu depuis le mois de mai un certain nombre de cas suspects de blessés par balle et de morts dans plusieurs grandes villes, et pas seulement à Grenoble.

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