Depuis quatre ans sont organisées en France les premières "retraites de rue" inspirées d'un courant solidaire et philosophique américain. Objectif : ressentir la vulnérabilité à laquelle sont exposés les plus démunis et partager leur quotidien. France Inter a suivi l'une de ces retraites. Expérience bouleversante.

Dès le démarrage de la retraite de rue, une question s'impose : où dormir ce soir?
Dès le démarrage de la retraite de rue, une question s'impose : où dormir ce soir? © Radio France / Claire Chaudière

Ils sont huit à s’engouffrer dans cette retraite d’un genre particulier en plein Paris. Certains travaillent au contact des plus démunis et espèrent bientôt mieux les comprendre. D’autres viennent d’univers plus éloignés : "Il y a un patron d'entreprise, un psychiatre, une assistante sociale... Des personnes qui vivent en toute autonomie financière, qui n'ont jamais été confrontées au fait de mendier", explique  Philippe, la cinquantaine, trois retraites de rue au compteur. 

Plongeon social et humain

Tous ont laissé derrière eux : porte-monnaie, téléphone, carnet d’adresse. Pas de sac à main, chacun porte son grand sac cabas. À l'intérieur, le stricte minimum : duvet, bonnet, poncho en cas de pluie. 

"Mon entourage n'a pas du tout compris ma démarche. Il y a même eu des réactions très violentes" témoigne Pauline

"Peut-être parce qu'aux États-Unis les retraites de rue, impulsées par Bernie Glassman, sont plus connues. Ici, ça ne fait que quelques années, et ça reste confidentiel" explique la jeune femme.

Emmanuel Ollivier de l’Armée du Salut et Michel Dubois de l’association L’un est l’autre co-organisent cette retraite de rue, aux règles simples : aller le plus loin possible dans le dénuement, sans se déguiser, sans mentir lors d’éventuelles rencontres. Rester groupés, et reverser les dons récoltés à des sans-abris. Auparavant, les participants ont déjà procédé à une quête auprès de leur entourage, pour se préparer à la démarche de perte d'autonomie financière. La somme sera, elle aussi, distribuée à des personnes dans le besoin ou une structure associative, à l'issue d'une discussion à la fin de la retraite.  

À deux pas du métro Maubert Mutualité, la petite troupe poursuit son chemin. Le grand plongeon a commencé... 

Nous nous retrouvons quand jours plus tard (pour ne pas perturber le déroulement de la retraite). Les traits sont tirés. Mais l’atmosphère détendue. 

"Ramasser des cartons pour dormir dehors, faire des heures de queue lors des collectes alimentaires, voir son apparence changer, la fatigue monter... On bascule très rapidement vers des réflexes de survie et une véritable transformation physique s'opère." 

"C'est un dispositif qui fragile, mais qui nous assouplit, qui nous ouvre à des rencontres que nous n'aurions jamais faites" explique Philippe participant à la retraite de rue.
"C'est un dispositif qui fragile, mais qui nous assouplit, qui nous ouvre à des rencontres que nous n'aurions jamais faites" explique Philippe participant à la retraite de rue. © Radio France / Claire Chaudière

"Le moment le plus difficile de toute ma vie" Monica, venue d’Allemagne pour participer à la retraite, avoue avoir failli abandonner à plusieurs reprises : "Les nuits étaient tellement rudes, je suis épuisée. J'ai compris la douleur de devoir se remettre à marcher lorsqu'on croit être arrivé. Cela rend malade, ou bien cela peut vous faire prendre n'importe quelle drogue !" 

Igor aussi se dit bouleversé.

"Marcher dans Paris le ventre vide, alors que tous ces gens étaient installés en terrasse. J'ai trouvé très difficile de ressentir à ce point cette séparation entre ces mondes parallèles, qui ne se rencontrent pas, qui ne se voient même pas !"

Les tentatives de mendicité resteront aussi gravées dans les esprits : "C'est le plus dur, cela demande un effort incroyable pour lâcher véritablement et accepter de s'en remettre totalement aux autres." 

Alors que l’idée de "stages de pauvreté" a brièvement émergé cette année en pleine crise des "gilets jaunes", les retraites de rue intéressent de plus en plus, confirment les organisateurs, y compris de jeunes élus locaux. Mais, en réalité, peu nombreux sont ceux qui osent réellement passer de l’autre côté. 

Ce reportage a été diffusé la première fois le 12 juin 2019.

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