Si l'on s'est occupé, depuis un an, de soigner les malades du coronavirus, certains ont vécu, avec cette pandémie et ses conséquences, un choc bien moins visible et qui inquiète sérieusement les psychiatres.

De nombreux psychiatres décrivent une situation préoccupante dans les urgences psy. Image d'illustration.
De nombreux psychiatres décrivent une situation préoccupante dans les urgences psy. Image d'illustration. © AFP / Loic Venance

Combien sont-ils, comme ce patron de bar restaurant de 35 ans, en couple, avec un enfant, hospitalisé en psychiatrie à sa demande ? Combien sont ces Français qui ont traversé la crise sanitaire et qui finalement se sont effondrés, broyés par les conséquences de la pandémie ? Des entrées en dépression de plus en plus nombreuses, des séjours à l'hôpital également. Des gens ordinaires sans antécédent, des jeunes aussi, basculent, s'alarment les psychiatres. Les deux confinements, le chômage partiel, l’absence de loisirs, de sport, de sorties, de voyages : ces habitudes de la vie d’avant disparues ont une incidence inquiétante et même parfois dramatique. 

"Je croyais être quelqu’un de fort"

Nous avons cherché à comprendre comment un trentenaire sportif, jovial, cabotin et fêtard avait pris la décision de se rendre aux urgences psychiatriques du CHU de Besançon, dans le Doubs. Cet homme qui tente de sourire derrière son masque chirurgical a fait sa valise à la hâte un jour où il a senti que les idées noires qui l’assaillaient depuis des mois ne le quittaient plus du tout. 

"J’ai laissé ma chérie et son petit garçon, je n’y arrivais plus. Pourtant je croyais être quelqu’un de fort. Mais un jour ça te tombe dessus et tu ne comprends pas ce qui t’arrive, tu te demandes s’il n’y a pas un truc qui a pété dans ta tête, tu es en panique et il n’y a personne pour te parler. J’ai appelé six ou sept psy, mais personne ne te prend, ils sont tous débordés”, raconte-t-il. Il est donc venu demander de l’aide aux urgences psychiatriques, avant, confie t-il, “de faire une bêtise”

“La première nuit ici c’est marquant. T’entends les gens dans les chambres voisines qui crient, qui hurlent ‘Tuez-moi, je veux mourir’. Ou alors tu comprends qu’ils s’en prennent aux soignants, ils mordent ou griffent des infirmiers. Ça fait peur et toi, t’es déjà pas bien, alors…” Il raconte qu'on lui a pris ses effets personnels, mis dans un placard sous clef :

Pas le droit au chargeur de téléphone, ils ont peur que tu te pendes avec. Parce que quand t’es très mal, tu oublies que t’as une femme, tu oublies que t’as des enfants, tu veux juste arrêter, tout arrêter.

Carrure robuste, pull en laine kaki, jean, il fixe ses pieds, gêné. En guise de chaussons, pour son séjour ici, il porte des sandales Birkenstock et des chaussettes. “Je n’avais pas imaginé qu’ils me garderaient si longtemps. Ce matin, on m’a dit que j’en aurai pour quatre semaines, peut-être même six semaines ! J’aurais préféré me casser la jambe ou les ligaments croisés… Au moins, tu sais pour combien tu en as après un accident. Là, ce n’est pas pareil. En plus, je suis quelqu’un de fier. Je n’ai pas dit à mon frère ni à mon associé du restaurant que j’étais ici, on a un sentiment de honte d'être là”, raconte-t-il, expliquant encore que, depuis la fermeture de son établissement qui servait 100 couverts par jour, il s’est senti glisser

La perte de repères, l’inactivité, mais surtout la peur du lendemain, l’incertitude de l’avenir, sans perspective, sans projet et surtout la casse sociale qu’il redoute. Inévitable selon lui. “J’avais six employés. Quatre sont au chômage partiel, mais quand le gouvernement va stopper les aides, on va être obligé de licencier. Il ne faut pas se leurrer. Et tous ces salariés qui n’auront plus de boulot, il faudra les soutenir. Il va y avoir de plus en plus de gens qui vont aller mal…” 

On a soigné les corps mais oublié les esprits 

Même si nous ne disposons pas de données précises et chiffrées, le phénomène est général, national. Pas encore d’études, mais déjà des alertes se multiplient chez les psychiatres. En urgence, on a soigné les corps attaqués par la Covid-19, on a sans doute négligé les esprits. 

Si le décompte des morts, des malades en réanimation, des contaminations, peut être d’une précision chirurgicale, si nous disposons de statistiques sur ces victimes directes de la pandémie, avons-nous conscience des dommages de cette crise sanitaire, sociale, économique sur les âmes ; des stratégies, des échappatoires et des pansements que les uns et les autres mettent en place entre les murs de nos foyers, à l’abri des regards ? 

En 2019, 12 millions de Français étaient déjà touchés par une maladie psychiatrique sévère (troubles anxieux, dépressions, suicides, schizophrénies). La sidération de mars 2020 a laissé la place, au fil des mois, à l’angoisse, l’insomnie, la colère, l’addiction, la dépression. 2021 sera-t-elle l’année d’un variant du “burn-out” ? “Les personnes que nous accueillons arrivent ici parce qu’elles n’ont pas trouvé de psychiatre disponible. Souvent, les prises de rendez-vous sont impossibles, avec des délais excessivement longs. Plusieurs semaines, plusieurs mois même !”, précise Aurore Develle, psychiatre au CHU de Besançon.

Elle décrit une situation préoccupante aux urgences psychiatriques : “Il y a les patients qui présentaient des troubles ou des pathologies et qui ont été déstabilisés par la crise. Mais il y a aussi des personnes qui n’avaient jamais consulté de psychiatres auparavant qui sont bouleversés, soit dans leur travail, soit dans leur milieu familial. Ils viennent de tous milieux sociaux.” 

Impact psychologique “bien réel” de la crise

Et la psychiatre de citer les exemples les plus significatifs : les gens de l’hôtellerie-restauration, les étudiants, aussi, qui ne parviennent pas à obtenir de l’aide, même dans les structures dédiées dans les universités. Il y a embouteillage dans les centres médico-psychologiques, tant la demande est importante. 

“Ils sont débordés dans les facultés. Nous sommes dans une ville universitaire et souvent les jeunes sont loin de leur famille et le vivent mal. Parfois c’est un camarade ou un colocataire qui vient les accompagner aux urgences psy. Le motif principal de l’hospitalisation en urgence est la crise suicidaire. Ils en viennent à imaginer des stratégies, des scénarios pour mettre fin à leurs jours”, constate Aurore Develle. 

“La santé mentale des français s’est détériorée”, confirme Emmanuel Haffen, professeur de psychiatrie au service de psychiatrie de l'adulte du CHU de Besançon, directeur du département Neurosciences à l'université de Franche-Comté :

Nous constatons des difficultés face à l’absence de lien social, les gens nous parlent de leur isolement, de leur ennui, de leur lassitude, de leur incapacité à se projeter dans l’avenir puisque nous sommes face à de nombreuses inconnues.

L’impact psychologique de cette crise sanitaire, sociale et économique “est bien réel”, estime-t-il, “même s’il est trop tôt pour le mesurer aujourd’hui”. “Ce qui est certain, c’est que nous constatons, depuis septembre ou octobre dernier, une augmentation des cas de personnes en ébriété, pour des situations qui combinent à la fois des états de stress, d’anxiété et une consommation excessive d’alcool. Ce que nous avons aussi observé depuis la fin 2020 c’est une baisse de l’âge moyen des patients admis après un geste suicidaire avec des populations globalement plus jeunes par rapport à ce que l’on pouvait observer habituellement, autour d’une vingtaine d’années. Des hospitalisations en cascade, notamment dans notre unité post urgences psychiatriques d’adultes jeunes suite à une tentative de suicide, avec une moyenne d’âge relativement basse : 20 ou 21 ans.”  

Dans la chambre silencieuse et spartiate d’un pavillon de l’hôpital Saint-Jacques au centre-ville de Besançon où il a été transféré pour se reposer et se remettre sur pied, notre patron de bar à qui l’on demande ce que l’on peut lui souhaiter avant de le quitter, prend une longue inspiration et lâche comme une supplique : “J’espère redevenir la personne que j’étais avant, pleine d’énergie, qui parle à tout le monde, qui fait un peu le boute-en-train et qui a envie de croquer la vie.”

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