vers un débat sur l’autorisation sous condition du portable en prison
vers un débat sur l’autorisation sous condition du portable en prison © reuters

Plus de 3.000 européens sont partis combattre aux côtés des islamistes en Syrie et en Irak. On estime que 400 français sont sur place, 200 seraient revenus. L'ampleur du phénomène pose des questions inédites au système judiciaire français. En prison, d’abord, où se retrouvent beaucoup de ces djihadistes à leur retour. Mais c’est toute la chaîne judiciaire qui est concernée.

La détention a toujours été un terreau fertile pour la radicalisation, facilitée par l'isolement et la détresse des détenus. À la fin des années 1990, Karim Mokhtari était détenu à la maison d'arrêt d'Amiens. Paumé, "en errance", dit-il, il s’est rapproché d’un groupe qui pratiquait la prière collective dans la cour de promenade :

Un imam autoproclamé parmi les détenus m’a demandé si je voulais prier avec eux. Le processus a pris entre 3 et 5 semaines, on m’a donné un tuteur, qui m’apprenait les sourates du Coran en phonétique.

Karim Mokhtari rejoint le groupe de prière. Quand l’administration pénitentiaire décide de transférer le détenu qui faisait office d’imam, celui-ci demande à Karim Mokhtari de "continuer le combat contre les mécréants" , lui propose de rester en contact pour rejoindre un camp d’entraînement après sa sortie. Karim Mokhtari a réussi à sortir de cet engrenage : "Je cherchais un islam de paix, et il me proposait encore plus de violence que celle pour laquelle j’étais en prison" . Sorti en 2002, il est aujourd’hui porte-parole du portail d’information sur la prison Carcéropolis. Mais tous les détenus n’ont pas la force de résister à cet endoctrinement.

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D'autant que la présence d'islamistes radicaux en prison est de plus en plus importante, depuis trois-quatre ans, et le début du conflit en Syrie. Outre leur nombre, ce qui pose problème, explique Bruno Clément-Petremann, sous-directeur de l'état-major de sécurité de l'administration pénitentiaire, c’est qu’ils sont de moins en moins facilement détectables. Finies les prières collectives en promenade :

__ Ils agissent de façon beaucoup plus discrète, souterraine, sans signes extérieurs de prosélytisme.

140 détenus identifiés comme radicaux sont actuellement sous surveillance de l’administration pénitentiaire, c’est 50 de plus qu’avant l’été : une recrudescence liée aux retours d’Irak et de Syrie. "Avant, on avait tendance à les disséminer", explique Bruno Clément-Petremann, "mais avec le nombre, si on les dissémine, on multiplie le risque de prosélytisme".

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Faut-il isoler ces radicaux des autres détenus ?

C'est ce que tente en ce moment la prison de Fresnes. Une solution parmi d'autres, explique l'administration pénitentaire, qui va lancer le mois prochain des programmes de "recherche-action" dans deux prisons d'Ile-de-France. Objectif : apprendre à identifier les radicaux, et mettre en place des programmes de désendoctrinement, pour ceux qui y sont accessibles.

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L'imam de Taverny, Mamadou Nsangou, aumônier musulman des prisons d'Osny et Poissy.
L'imam de Taverny, Mamadou Nsangou, aumônier musulman des prisons d'Osny et Poissy. © Radio France / Corinne Audouin

Car les institutions traditionnelles sont désemparées. Comme cet aumônier musulman, qui intervient dans les prisons d'Osny et de Poissy, dans les Yvelines, depuis dix ans. Mamadou Nsangou prêche un islam de tolérance. A 70 ans , il a le sentiment d'être dépassé face à ce phénomène. Il a observé que les détenus ne viennent plus au culte musulman :

À Poissy, j’avais 35-40 détenus, ils ne sont plus que dix. Ils ne viennent plus.

Une désaffection dûe aux pressions des radicaux sur les détenus musulmans qui voudraient aller au culte "officiel" ? En tous cas, cette désertion s’observe dans d’autres maisons d’arrêt de la région parisienne.

La prison, et après ?

C'est la question que pose David Bénichou, juge d'instruction au pôle anti-terroriste du Tribunal de Grande Instance de Paris. Huit magistrats instructeurs et sept procureurs y sont notamment en charge de 94 procédures en lien avec le djihadisme en Syrie et en Irak. 114 personnes sont mises en examen, dont 77 placées en détention provisoire, en attente de leur procès. Le premier djihadiste de retour de Syrie, jugé en novembre, a écopé de 7 ans de prison ferme.

Et après ? "Il va se poser un jour la question de leur sortie de prison et du retour à la société" , rappelle le magistrat. De plus, ce nouveau type de délinquance ne correspond pas au profil habituel des délinquants de droit commun: "Certains ont des familles, des bons emplois", explique David Bénichou.

Avec les délinquants habituels, le processus de réinsertion n’est déjà pas facile. Le terroriste, c’est un ‘super-délinquant’, les difficultés qu’on a avec les autres, on va les avoir peut-être au carré.

Radicalisation.
Radicalisation. © Editions MSH

Le défi se pose à la plupart des pays européens : outre la France, l’Angleterre, la Belgique, le Danemark figurent parmi les premiers pays pourvoyeurs de djihadistes en Irak et en Syrie. Pour le sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur de recherches à l'EHESS, spécialiste de la radicalisation, auquel il vient de consacrer un livre, il n'y a pas de solution simple à un phénomène d'une telle ampleur :

Les effets peuvent être catastrophiques pour les sociétés démocratiques si on ne limite pas les dégâts. Parce que ces jeunes vont rentrer. Certains dégoûtés, d’autres encore plus radicalisés.

Pour le chercheur, il faut donc imaginer des "modules" de "déradicalisation" souples, adaptés à chaque cas. Des prises en charge qui abordent l’aspect psychologique, théologique, social du phénomène. Farhad Khosrokhavar y voit un défi lancé à nos sociétés européennes. "Pourquoi ces jeunes sont-ils en demande de radicalisation ? Qu’est ce qui les attire ? " Pour lui, c’est un symptôme de la crise d’identité européenne. Un débat de société qui dépasse de loin le seul problème du djihadisme, "et dont il faut débattre, sereinement ".

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