2000 ans après la construction de l'aqueduc romain, Amazon rêve à son tour de s’implanter tout près de ce monument antique. Pas pour acheminer de l’eau, mais pour transporter des millions de marchandises vendues par internet. Tout un symbole. Sauf que cette arrivée prévue divise les riverains de ces communes gardoises.

Dans le Gard, les élus demandent aussi la création d'un parc naturel régional
Dans le Gard, les élus demandent aussi la création d'un parc naturel régional © Radio France / Célia Quilleret

Fournès, dans le Gard. Des vignes, des terres en friche. Le terrain choisi par Amazon, via l'entreprise Argan, surplombe l’autoroute A9 et son ballet déjà incessant de poids lourds, entre Nîmes et Avignon. A l'ouest, au loin, les Cévennes et le Mont Lozère, à l'est, les Alpilles, la Provence, et en contrebas, le Gardon qui mène à l'aqueduc romain.

Ce carrefour, tout près de la sortie d'autoroute, Amazon en rêve pour bâtir un tout nouveau centre de tri, robotisé, fort bien placé entre Barcelone et Rome. Mais ce projet, validé par le préfet, est un cauchemar pour Patrick Genay, apiculteur dans ce village, au cœur de la contestation.  Ce personnage clé dans l'histoire, porte-parole du forum citoyen et membre de la nouvelle association ADERE, dispose de 300 colonies d'abeilles et certaines de ses ruches sont à moins de 900 mètres du chantier. Il s'oppose pour des raisons écologiques au défrichage de ces hectares, une quinzaine pour l'entrepôt, une cinquantaine en tout pour l'ensemble du projet. "On nous promet un enfer", se désole-t-il.

Patrick Genay, apiculteur à Fournès en pointe dans la contestation contre le projet Amazon
Patrick Genay, apiculteur à Fournès en pointe dans la contestation contre le projet Amazon © Radio France / Célia Quilleret

Un entrepôt aussi haut que les arènes de Nîmes, un camion toutes les deux minutes

S'il sort de terre, ce bâtiment de 20 mètres de haut, 400 mètres de long, sera très visible aux alentours, au milieu des vignes, et 150 à 500 camions viendront chaque jour décharger et charger des colis sur les quais du centre de tri. Pour Gérard Tornay, un autre riverain, également membre de l'association Adere, "cela signifie, comme le précisent les commissaires de l'enquête publique, un camion toutes les deux minutes, 24 heures sur 24, sept jours sur sept et pendant douze années au minimum". D'ailleurs, la contestation dépasse largement le village. Lorsqu’elle regarde ses vignes "Rouge Garance" situées juste en face, à Saint-Hilaire-d’Ozilhan, Claudie Cortellini s’inquiète profondément. 

Une résistance assez large de la population 

Car pour elle, au-delà des conséquences environnementales, Amazon peut "nuire à l’image des vignes qu’elle cultive en bio" avec le soutien de Jean-Louis Trintignant. Ici, la multinationale n’est pas la bienvenue. Et la résistance s'étend jusque vers Uzès. Pour Didier Riesen de l’association Primavera, c’est en effet un "affront" adressé au majestueux Pont du Gard. "On doit se battre contre cette artificialisation des terres galopante et contre toute perte de biodiversité", ajoute Jacqueline Balvet, de l'association Attac, à Alès. "On a suffisamment de problèmes avec le réchauffement climatique pour ne pas en rajouter, ajoute-t-elle, quel sens cela peut-il avoir d'envoyer sur les routes davantage de camions vers l'Italie ou l'Espagne ?"

Amazon ce serait 150 à 500 camions qui transiteraient chaque jour à Fournès
Amazon ce serait 150 à 500 camions qui transiteraient chaque jour à Fournès © Radio France / Célia Quilleret

Des élus acquis à Amazon, au nom de l'emploi...

De son côté, Amazon avance ses pions discrètement, sans rien annoncer officiellement. C’est l’entreprise Argan qui est chargée de concevoir pour elle le bâtiment, mais des riverains ont porté plainte pour prise illégale d'intérêts. Ils ont des doutes sur la légalité de certaines procédures de ventes de terres par les élus. Pour Gérard Tornay, il y a un manque très net de transparence. Comme un lanceur d'alerte, il s'est rendu compte de plusieurs vices de procédure.  Il y a donc désormais plusieurs recours contre ce projet. Une bataille juridique pèse donc très lourd dans ces villages et certains dénoncent une omerta. Malgré tout, le maire récemment élu de Fournès, Thierry Boudinaud, tient tout de même à défendre le projet, au nom des 200 emplois promis, et des rentrées fiscales, qui pourraient permettre, par exemple de construire un nouveau réfectoire pour l'école. "Pour nous, élus à Fournès, ce n’est pas le projet qui nous faisait rêver, admet-il, mais on en a réellement besoin."

De son côté, le maire de Fournès Thierry Boudinaud continue d'espérer que le projet aboutira, ici, malgré les recours juridiques
De son côté, le maire de Fournès Thierry Boudinaud continue d'espérer que le projet aboutira, ici, malgré les recours juridiques © Radio France / Célia Quilleret

Amazon promet en effet des embauches, elle surfe sur la vague du succès du commerce en ligne pendant cette période du Covid, et elle avance même des arguments écologiques pour s’implanter. "Plus les entrepôts seront proches des clients, plus le maillage sera fin et mieux ce sera", explique-t-on à la communication d'Amazon France. Et d'ajouter : "ce bâtiment sera doté de panneaux solaires sur le toit, d'un système de récupération des eaux, le projet architectural mené par l’entreprise Argan a été amélioré pour tenir compte des critiques". Quant au maire de Domazan, Louis Donnet, il soutient également le projet car il sait que sinon, "Amazon ira dans une autre communauté de communes, à une vingtaine de kilomètres, et il y aura les mêmes nuisances".

Le village médiéval de Fournès est tout près de la sortie Remoulins sur l'autoroute A9. L'endroit est stratégique pour Amazon
Le village médiéval de Fournès est tout près de la sortie Remoulins sur l'autoroute A9. L'endroit est stratégique pour Amazon © Radio France / Célia Quilleret

... Et un contre-projet en permaculture présenté par les opposants

Mais en face, les opposants ne désarment pas. Dans cette pièce de théâtre, l’acte trois n’est pas écrit. Ils travaillent désormais sur un contre-projet, une ferme en permaculture à destination des crèches et des écoles, ainsi que de la vente directe de fruits et légumes. "On veut un projet vitrine de l’agriculture du terroir et cela apportera des emplois de qualité, une cinquantaine au moins", explique François Lataste, ingénieur agronome et habitant de Saint-Hilaire-d'Ozilhan. Et ils cherchent des soutiens politiques, comme celui de l'ancienne ministre de la Culture, Françoise Nyssen, patronne de la maison d'édition Actes Sud à Arles ou celui de la députée Delphine Batho, qui demande un moratoire sur l’implantation de nouveaux sites Amazon. Ils rêvent de bâtir le monde d’après, durable et écologique, quand le projet Amazon symbolise pour eux tout simplement le monde d’avant. En attendant, ils ont rendez-vous dès demain avec la présidente de la région Carole Delga pour obtenir une nouvelle carte en main. 

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