L'Union européenne négocie actuellement une trentaine d'accords de libre-échange, qui suppriment les droits de douane et harmonisent les réglementations. Mais à quel prix ? La Commission de Bruxelles va sur le terrain pour défendre une approche de plus en plus contestée.

Le Japon est le premier marché d'exportation pour les vins d'Alsace bio et en biodynamie. Vignes de Westhoffen (Bas-Rhin) en avril 2019.
Le Japon est le premier marché d'exportation pour les vins d'Alsace bio et en biodynamie. Vignes de Westhoffen (Bas-Rhin) en avril 2019. © Radio France / Wyloën Munhoz-Boillot

Sur les hauteurs de Westhoffen, dans le Bas-Rhin, Etienne Loew a repris le domaine familial il y a 23 ans. Sa famille est établie là depuis le XIIe siècle. Il y cultive en biodynamie 13 hectares de vignes, et exporte plus de 40 % de ses riesling, gewürzstraminer et pinot gris, notamment vers le Japon, son principal client à l’international. 

Le Japon, désormais lié à l'Union européenne par un accord de libre-échange, signé il y a deux ans et entré en vigueur le 1er février dernier. Ses effets sont spectaculaires, s’enthousiasme la commissaire européenne au Commerce Cecilia Malmström, venue faire la promotion in situ du Jefta : 

Les exportations de vins d'Alsace ont augmenté de 70 % en valeur par rapport à l’an dernier sur la même période. C’est le résultat de la fin des droits de douanes, qui étaient situés entre 15 et 30 %.

Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce, visite l'exploitation d'Etienne Loew, à Westhoffen (Bas-Rhin), afin de promouvoir l'accord de libre-échange UE-Japon
Cecilia Malmström, commissaire européenne au Commerce, visite l'exploitation d'Etienne Loew, à Westhoffen (Bas-Rhin), afin de promouvoir l'accord de libre-échange UE-Japon © Radio France / Wyloen Munhoz-Boillot

"Par ailleurs, les vins d'Alsace sont désormais reconnus comme une indication géographique protégée", qui les prémunit contre les contrefaçons sur le marché japonais. 

"Le libre-échange crée plus d’emplois qu’il n’en détruit"

Un résultat à relativiser, les importateurs japonais ayant retenu leurs commandes dans l’attente de l’entrée en vigueur de l’accord. Il s’agit toutefois pour Étienne Loew d’une "bouffée d’oxygène" bienvenue. Et cet exemple concret permet à Cecilia Malmström de promouvoir un libre commerce où tout le monde est selon elle gagnant : "Des emplois disparaissent à cause de la mondialisation, de la technologie, de la robotisation, c’est vrai. C'est pour cela qu'il faut investir dans l'éducation, la possibilité pour les salariés de retrouver un travail. Mais ce que l’on constate depuis des décennies, c’est que les accords de commerce créent beaucoup plus d’emplois qu’ils n’en détruisent.

Tant que vous n'achetez pas tout votre équipement, tous vos vêtements, tout ce que vous consommez dans le village voisin, le commerce existera. 

En pleine crise de surproduction, l’Europe va importer… du lait néo-zélandais

À l’heure actuelle, la Commission de Bruxelles négocie près de trente accords de libre-échange, d’ampleur variable : Mercosur en Amérique du Sud, Mexique, Australie, Nouvelle-Zélande, Inde, Philippines, Indonésie… sans oublier les États-Unis, avec lesquels l’Union européenne prépare une version light du Traité transatlantique ou Tafta, abandonné depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le principe d’un accord d’investissements avec la Chine vient également d’être acté. 

Bruxelles négocie donc à tour de bras... tout en communiquant sur ses mesures anti-dumping de taxation de certaines importations, comme l'acier chinois. Une goutte d'eau face au déferlement de concurrence déloyale induit par les accords de libre-échange, selon Emmanuel Maurel, eurodéputé GUE (Gauche unitaire européenne), proche de la France insoumise : _"L'intensification des échanges commerciaux, dans un monde qui commerce déjà beaucoup, entraîne des conséquences à la fois sociales, industrielles et environnementales catastrophiques,  _explique le député. Regardez la course au moins-disant social, la course au prix le moins cher : cela entraîne des délocalisations, des fermetures d'usines, et pour les consommateurs une baisse de la qualité."

"A-t-on vraiment besoin d'aller chercher des produits à l'autre bout de la planète ? Est-il normal que des tomates européennes soient cueillies vertes, puis transportées et conditionnées en Chine, avant de revenir en sauce tomate en Europe ?"

"Le plus caricatural, c'est quand même l'accord avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande : on s'apprête à valider un accord qui va permettre d’importer des dizaines de millions d'hectolitres de lait néo-zélandais, en pleine crise de surproduction laitière en Europe, dont les éleveurs vont très mal."

"Produire local, vendre local"

À des années-lumière des Ceta, Tafta et autre Jefta, mais à un jet de pierre du vignoble de Westhoffen, Heïke Rothgerber exploite avec son mari 14 hectares de vergers sur la commune de Traenheim. Ils ont ouvert un magasin en 1999. Leur credo : "Produire local et vendre local."

Parmi leurs fournisseurs, Thierry Schweitzer, éleveur de porcs dans le nord du département, explique pourquoi il refuse d’exporter ses produits : "Pour cela il faut des adjuvants, qui permettent aux produits de voyager. Il faut du plastique, il faut de l'essence… ça n'a pas beaucoup de sens."

Heike Rothgerber dans son magasin à Traenheim, aux côtés de Thierry Schweitzer, éleveur de porcs : le choix de la relocalisation et du circuit court
Heike Rothgerber dans son magasin à Traenheim, aux côtés de Thierry Schweitzer, éleveur de porcs : le choix de la relocalisation et du circuit court © Radio France / Louise Bodet

"La philosophie qui sous-tend ma façon de travailler, c'est de recréer du lien. Vous avez votre consommateur directement en face, il vous regarde dans les yeux, vous avez une responsabilité."

"Ce lien-là me paraît extrêmement important. On l’a perdu ces 50 dernières années, mais on est en train de le retrouver et c'est une bonne chose."

Relocalisation, circuits courts : ce contre-modèle est aujourd'hui favorisé par la prise de conscience climatique, et un besoin de protection sur lequel surfent, aussi, les nationalistes. Résultat : le libre-échange, hier sujet purement technocratique, est devenu enjeu politique. Un enjeu qui va peser dans les urnes à l’occasion des élections européennes fin mai.

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