Il est l’un des premiers journalistes à être entrés dans la province d’Idlib en Syrie, tout près de la frontière turque. Pour France Inter, Aurélien Colly a pu accéder à ce dernier bastion rebelle, où trois millions de civils ont fui le régime de Bachar Al Assad.

Derrière la frontière avec la Turquie, sur la routes qui mène à Idlib ou dans la ville même, on croise partout des réfugiés qui se sont installés là où ils pouvaient.
Derrière la frontière avec la Turquie, sur la routes qui mène à Idlib ou dans la ville même, on croise partout des réfugiés qui se sont installés là où ils pouvaient. © Radio France / Aurélien Colly

Au total, 900 000 personnes ont été déplacées vers Idlib depuis décembre, sous la pression d’une offensive du régime syrien. L’ONU parle d’ailleurs de cet événement comme de la plus grande catastrophe humanitaire depuis le début de la guerre civile en Syrie. « On n’a rien. Regardez les enfants : ils n’ont même pas de chaussures. Que Dieu nous protège », témoigne Haja, coincée dans l'enclave d'Idlib. 

Juste de l’autre côté de la frontière turque, l’hôpital de Bab El Awa. Il y a 70 lits, tous sont occupés par des civils blessés lors des bombardements. 

Allongée sur un brancard, Ferial, 13 ans, a reçu des éclats d’obus. Sa mère, Fatma, raconte :  "On était à la maison, mon fils prenait une douche. Une première bombe est tombée pas loin. On s’est enfuit de la maison et là, une deuxième bombe est tombée. Ma fille n’a pas eu le temps de sortir, elle a essayé, mais c’était trop tard. Elle a été gravement blessée."

Mutique, regard vide, l’adolescente n’est plus en danger mais est loin d’être soignée. C’est le docteur Mohammed Marouche qui l’a prise en charge. "Ce sont des éclats d’obus, des blessures de guerre. On ne peut pas retirer pour l’instant ces éclats de son corps, mais on a regardé les conséquences sur ses organes vitaux. On la suit, on fait des radios et des examens tous les jours. Désormais elle n’est plus en danger ; donc on la renvoie chez elle avec des médicaments et des conseils et on lui a dit que si ça n’allait pas, elle pouvait revenir à l’hôpital."

Pour sa convalescence, Ferial retournera dans la tente familiale, car dans cet hôpital saturé, seuls les cas les plus graves restent. Il faut faire de la place et des choix, auxquels le Dr Marouche s’est habitué. "Nos effectifs ne sont pas suffisants par rapport au nombre de blessés qu’on a reçus ces derniers temps, donc on est en permanence sous pression. Par exemple, quand on est deux médecins et qu’il y a trois urgences, pour des blessures de guerre, on choisit les cas les plus graves et ceux qui peuvent attendre, on essaye de les transférer vers d’autres hôpitaux, sinon on essaye de les transférer en Turquie."

Quand la pluie n'entre pas par le toit, elle entre par le sol

À quelques kilomètres, un camp de déplacés comme celui où Ferial va retourner. À perte de vue, des tentes usées données par des ONG et des abris de fortune, faits de bâches, de tôles ou de sacs de nylon cousus entre eux. Des abris dérisoires, par rapport aux conditions météo de la saison. 

Quand la pluie n’entre pas par le toit, elle entre par le sol, saturé d’eau, qui transforme aussi les chemins et les alentours en champs de boue. Quant au froid, s’il y a souvent des poêles, il n’y a rien pour les alimenter et se chauffer décemment. L’essence, le bois sont rares et chers pour des réfugiés complètement démunis, qui ont tout laissé derrière eux et qui n’ont aucune ressource.

Assise par terre, Hajja, 60 ans, décrit son quotidien. "On n’a pas de charbon de bois, pas de mazout, pas de poêle, rien pour se chauffer », raconte-t-elle. "Quand il pleut, ça se transforme en ruisseau, ça entre dans la tente et on est sous les couvertures à trembler de froid. Alors pour trouver un peu de chaleur, on brûle des habits, des couvertures, des vieilles chaussures, des pneus de voiture", poursuit Hajia

L’expression de catastrophe humanitaire n’est pas excessive : que ce soit juste derrière la frontière avec la Turquie, sur la route qui mène jusqu’à Idlib, ou dans la ville même, on croise partout des réfugiés qui se sont installés là où ils pouvaient. 

La pluie, le froid, l’humidité qui pénètrent les tentes et les corps, la nourriture qui manque aussi, ajoute son fils Mohamed, 40 ans, habillé d’une simple djellaba, avec un petit blouson et un turban sur la tête. "On survit grâce à l’aide humanitaire. S’il y en a on mange, s’il n’y en a pas, on ne mange pas. On manque de tout ici, même la terre de notre village nous manque. On ne peut pas rentrer chez nous, parce qu’il y a le régime et ils nous tueront tous", témoigne-t-il.

Quinze personnes dans une tente de dix mètres carrés, mais les enfants gardent le sourire, malgré la saleté, visible sur leurs habits, leurs mains, leurs visages, faute d’eau courante. Il y a aussi un neveu, Khaled, qui a pris les armes avant de renoncer. "J’ai abandonné en 2015, quand on a commencé à se faire manipuler et à se battre entre nous. On ne veut pas de ces batailles internes. Les gens commençaient à s’entre tuer, alors qu’on est dans le même camp, celui de l’opposition au régime. On défend notre pays et on s’entretue ? Ça n’avait plus aucun sens…"

Désabusé, déboussolé, désespéré, l’ancien révolutionnaire ne croit plus à grand-chose… surtout pas au dernier cessez-le-feu entrée en vigueur vendredi. "C’est juste une pause, un répit. Notre espoir était que le régime et ses symboles s’effondrent. Les pays étrangers, s’ils voulaient vraiment arrêter cette crise syrienne, ils l’auraient fait dès la première année de la révolution. Et tous ces problèmes, toute cette situation, cette crise, ça ne se serait pas arrivé", conclut Khaled. 

Les effets du cessez-le-feu

Tous les Syriens disent la même chose : des cessez-le-feu, il y en a eu mais ils n’ont jamais duré très longtemps. Il y avait d’ailleurs eu un cessez-le-feu pour empêcher un drame humanitaire dans la province en 2018, il n’a pas empêché le régime de repartir à l’offensive en décembre, de reconquérir toute la partie sud d’Idlib, avec une stratégie de terreur. 

Les écoles, les hôpitaux, les infrastructures, et jusqu’aux boulangeries ou aux ambulances : le régime a visé tout ce qu’il pouvait pour terroriser les populations et les faire fuir vers le nord de la province.

Toutefois, on sentait ce week-end les effets du cessez-le feu, entré en vigueur vendredi. Dans la ville d’Idlib, ces familles qui étaient terrés ces dernières semaines dans des caves, des abris creusés dans le sol, dans les sous-sols de certains bâtiments, recommençaient à sortir dans les rues et quelques magasins rouvraient aussi. La question maintenant est désormais de savoir si de l’aide humanitaire va arriver par la Turquie. Une aide qui doit être massive pour répondre aux besoins de centaines de milliers de personnes totalement démunis.  

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