Elle a fait basculer l'affaire. France Inter a rencontré la plaignante qui se fait appeler Christelle dans la ville où elle tente de préserver son anonymat, par peur des pressions. Les SMS exhumés de son vieux téléphone placent Tariq Ramadan face à ses contradictions.

Christelle, l'une des accusatrices de Tariq Ramadan
Christelle, l'une des accusatrices de Tariq Ramadan © Radio France / Sara Ghibaudo

Elle dit qu'elle dort un peu mieux depuis que l'expertise judiciaire a permis de retrouver dans son vieux téléphone 400 textos de 2009. "Depuis que nous avons pu enfin obtenir les SMS du téléphone, je me sens soulagée parce que je me dis voilà, maintenant, tout ce que j'ai dit est vérifié et vérifiable."

Ces SMS laissent peu de doute quant au fait que le 9 octobre 2009, Christelle devait rejoindre Tariq Ramadan dans sa chambre d’un hôtel de Lyon. A l'époque, la jeune femme souffre de problèmes de santé. Elle qui s'était orientée vers la conception de sites internet ne peut plus travailler, elle est en dépression. Elle s'est convertie à l'islam et, depuis neuf mois, elle échange avec l'intellectuel sur les réseaux sociaux, où il l'aurait séduite, en prétendant être en instance de divorce:

"- Je pense qu'il a compris que pour pouvoir m'avoir, il était obligé de me propose ce qu'on appelle en islam du hallal, c'est-à-dire de me proposer des fiançailles, mariage et quelque chose de sérieux.   

- C'est-à-dire, ce qu'il nie lui aujourd'hui, un mariage par skype?  

- Un "zawaj moutaa" (NDLR un mariage temporaire), qui a été fait en septembre. Là, il est devenu nettement plus sexuel, nettement plus cru. J'étais quand même dans un état de désarroi psychologique, et physique. Il m'avait endoctrinée pendant neuf mois. Je n'avais le droit que de manger 600 calories par jour, parce qu'il aimait les femmes très très minces donc il m'avait demandé de perdre beaucoup de poids, et aussi parce que quand on ne nourrit pas le cerveau il est beaucoup plus facile de manipuler un cerveau. Moi j'étais déjà dans un état de douleur phénoménale à cause de mon problème à la jambe, j'étais sous des cachets assez lourds au niveau anti douleur. Et donc je m'étais rattachée à cet homme qui me disait je vais t'aider dans tout ça.   

- Aujourd'hui pour vous décrédibiliser, il dit justement qu'il n'aurait jamais fait confiance à quelqu'un d'aussi instable que vous ? 

- Cette instabilité, il l'a provoquée. Moi j'étais en déprime, forcément quand du jour au lendemain on vous dit "Madame vous ne pourrez plus jamais faire de sport", quand vous êtes chef d'entreprise et que comme vous ne pouvez pas tenir plus d'une heure debout, vous ne pouvez pas aller travailler, et que vous vous retrouvez avec le RMI...  Moi je ne connaissais rien à l'islam, j'ai fait confiance pleinement à cet homme, qui était reconnu mondialement comme étant un grand savant."

Défense et partie civile font une lecture opposée des SMS

Le premier rendez-vous physique va tourner au cauchemar selon Christelle: viol, coups, actes dégradants sont détaillés dans sa plainte d'octobre 2017. Le lendemain de la rencontre, Tariq Ramadan écrit "J'ai senti ta gêne... désolé pour ma "violence". J'ai aimé. Tu veux encore ? Pas déçue ?"

Depuis quelques semaines, il envoyait à la jeune femme plusieurs SMS par jour, dans lesquels il exprime des fantasmes de domination assez hard. "Tu vas en prendre des gifles tu vas souffrir de plaisir" écrit-il à sa promise virtuelle, qu'il veut "entièrement dominée et soumise". Christelle est dans un registre plus romantique ("je tiens à toi et tu me plais"), mais parfois rentre dans le jeu de son interlocuteur ("J'ai retrouvé mes menottes grr"). On ne peut toutefois pas reconstituer exactement le fil de ces textos, parce qu'ils sont entrecoupés de conversations par téléphone ou par messageries de type Skype, et que les réponses de Christelle ne sont pas datées (un point sur lequel la défense de M. Ramadan pourrait demander un complément d'expertise).  

Emmanuel Marsigny, avocat de Tariq Ramadan, a sa lecture de ces conversations : selon lui, il ne pouvait y avoir de méprise sur la relation recherchée : 

"Ces SMS sont extrêmement importants puisque, indépendamment de la réalité de la relation sexuelle qui a toujours été contestée par M. Ramadan, ils démontrent que la partie civile n'a pas dit la vérité sur la nature précise de ses relations avec M. Ramadan.Ces SMS démontrent qu'il y a eu une vrai complicité, un jeu, et que la nature de la relation qui était attendue le 9 octobre était parfaitement consentie, parfaitement établie et parfaitement claire [...] l y a là la démonstration évidente qu'il n'y a pas eu viol."

La relation était recherchée, oui, mais pas ce déchaînement de violence s'indigne Christelle :

"Si c'était consenti je n'aurais pas téléphoné à un 0800 femmes violées- battues, dès que je suis rentrée. Si c'était consenti, les photos qui sont au dossier révéleraient un visage non pas boursouflé, tuméfié, avec un début de coquard. je n'aurais pas eu besoin d'aller voir plusieurs médecins à l'hôpital, et mon médecin traitant, pour avoir des médicaments et un traitement, je ne serais pas restée enfermée pendant neuf ans, je ne serais pas célibataire depuis ça puisque je ne supporte pas qu'on me touche... On a la réponse de M. Ramadan, qui est : "je m'excuse pour ma violence, tu n'as pas aimé, je suis désolé". 

Me Marsigny a lui noté que dans un autre texto, Christelle disait "ta peau me manque (...) tu m'as manqué dès que j'ai passé la porte".  Selon Christelle, ce message fait référence à un échange antérieur au 9 octobre, et purement virtuel, sur la messagerie skype. D'autres textos, toujours non datés, émis par Christelle, évoquent ses blessures : "ce n'est pas d'avoir des fantasmes et désirs qui sont le problème mais les coups entre autres choses", ou "Le désir est une chose mais toi tu es reparti indemne et pas moi. Percutes!! percutes que tu as un  [problème]! Allez tchao"

"C'était un secret de polichinelle, dans son cercle restreint"

A l'époque "je n'étais pas capable de porter plainte, physiquement et psychologiquement" témoigne Christelle qui évoque des menaces sur elle et sa famille. Mais quand Henda Ayari l'a fait l'année dernière, "je ne pouvais pas la laisser seule" dit-elle.  Aux enquêteurs, Christelle a aussi rapporté qu’elle aurait été contactée par une autre victime de Tariq Ramadan

"J'ai eu une femme qui m'a contactée, une femme hôtesse de l'air m'a dit qu'elle s'était faite violer quelques semaines avant que je ne porte plainte, mais qu'elle ne se sentait pas le cran, elle était traumatisée, elle avait trop peur, et qu'il y avait aussi l'omerta, le silence de la femme musulmane. 

C'était un secret de polichinelle, parmi son cercle restreint, mais il fallait taire cela. On aurait dû se sentir même honorées d'avoir servi de punching ball à cet homme ! Et donc _c'est un crime de lèse-majesté, ils veulent nous le faire payer_."

Les pressions, les menaces se sont aujourd'hui calmées ajoute Christelle. "Je n'ai plus peur" conclut-elle, "je veux reprendre ma vie".

Tariq Ramadan est à ce stade mis en examen pour viols sur deux femmes en France, et une en Suisse.  Son avocat souhaite qu'il soit bientôt réentendu par les juges d'instruction pour s'expliquer sur les SMS.

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