La voilà saisie 9 ans après le 11 septembre d’une hystérie islamophobe. « L’affaire » a commencé, vous le savez, à une courte distance de Ground Zero. Elle se poursuit en Floride avec ce pasteur qui veut brûler des Corans, de multiples incidents se produisent partout dans le pays. Et quand on dit partout dans le pays, vous nous emmenez très loin de Ground Zero. Oui, je vous emmène à Murfeesboro, dans le Tennessee, à une quarantaine de kilomètres de Nashville. 100 000 habitants et une communauté musulmane de 250 familles. Depuis 30 ans, tout le monde se côtoie. Sauf, que récemment, les musulmans ont fait l’acquisition d’un terrain de 4 000 mètres carrés, pour y construire un centre, qui comprendra une mosquée, avec une piscine et une caféteria. Le terrain a été la cible de coups de feu. Les habitants se sont mobilisés. Les politiques, en campagne, ont suivi. Et nous voilà dans la même configuration qu’à Ground Zéro, mais cette fois au milieu de nulle part et sans la portée symbolique. Je vais d’abord vous présenter Safa, qui est kiné. SAFA : "Mes enfants sont nés ici. On n’a jamais eu de problèmes avant ! Elles ont été chez les scouts, joué au basket, avec les autres filles et c’est venu d’un coup, même après le 11 septembre, on n’a pas de moments aussi difficiles que ce qu’on vit maintenant. Ils laissent des messages sur le répondeur, ils appellent mon bureau et demandent si on est à l’intérieur et nous traitent de terroristes. C’est très nouveau pour Murfeesboro ! Je ne sais pas ! J’entends que c’est aussi en Californie, à New York, à Chicago... J’ai le sentiment que quelqu’un manipule tout ça, c’est très étrange". Est-ce que quelqu’un tire les ficelles à Murfeesboro ? Les acteurs peu ou prou sont les même qu’à New York… Il n’y a que les noms qui changent. Voici celle que la moquée a choisie pour porte parole : Carmie Ayash. Un portrait intéressant : une américaine de 32 ans, convertie depuis 10 ans. Mariée à 15 ans, intégralement voilée. CARMIE : "Je crois que ce qui s’est passé, c’est que l’annonce de cette construction est arrivée au mauvais moment. C’est une année électorale, et certains ont fait campagne en parlant d’un centre d’entrainement pour terroristes. Et Murfeesboro est une petite communauté, qui se parle entre voisins. Les voisins étaient ceux-là mêmes qui étaient candidats et parlaient de camps d’entrainement. Et je crois que ça leur a mis dans la tête des choses auxquelles ils n’avaient jamais pensé avant". Avec un élément supplémentaire : nous sommes dans la « Bible Belt » dans le Tennessee, la « ceinture de la bible » qu’est le sud des Etats-Unis, et la religion y a une place prépondérante. Et c’est là qu’on réalise combien on n’est pas dans une histoire d’emplacement de mosquée. Ni ici ni à New York ; on est bien dans une affaire de religion qui monte dans ce que les Américains appellent une « perfect storm ». Quand tous les éléments sont là produire l’explosion : mauvais contexte économique + anniversaire du 11 septembre + affaire de New York + contexte électoral, + émergence des Tea Party qui s’expriment très librement là-dessus + un Président dont un quart des gens pensent qu’il est musulman + les caisses de résonnances que sont les talk-shows conservateurs... ça donne ce discours que vous allez entendre. La chrétienne : "Il y avait des choses sur leur site internet, avant, sur la manière dont ils voulaient faire partie de notre système politique, comment ils voulaient que leur langue soit dans nos écoles... Et dès qu’on a mis ça au grand jour, ils l’ont enlevé. C’est inquiétant. Moi je l’ai pas vu, mais des gens oui ! Pour moi, je suis chrétienne. Eux c’est une idéologie. Un gouvernement. Et puis 250 familles n’ont pas besoin de 4000 métres carré ! C’est plus grand que le super-Wal-Mart !". Ce que vous entendez derrière moi, c’est le sermon de vendredi dernier, « ces gens apprendront à aimer leur prochain, nous on ne change rien. Exactement le même discours que ce qu’on a entendu tout à l’heure ici à la télévision, de la part de l’Imam de la mosquée de New York. Est-ce que vous avez le sentiment que cette islamophobia est passagère, portée par un contexte, ou partie pour rester ? On saura vite, après novembre sûrement, si on est entré dans une spirale qu’on ne sait plus contrôler. Voici Ibrahim Hooper, qui est le porte parole d’un centre de relations Islamiques/Américains. Ibrahim Hooper : "Le danger c’est quand un sentiment anti musulman peut devenir une pensée courante. Quand vous pouvez dire, la foi musulmane en soit est mauvaise, sans que vous soyez rejeté comme vous le seriez antisémite ou raciste. La machine islamophobe est très puissante. Mais cela reste une minorité. La majorité doit prendre le contrôle". La majorité elle parle, mais elle est moins bruyante que la "machine" dont parle Ibrahim Hooper. Notez, quand même, qu'il est inenvisageable ici de demander aux femmes d’enlever leur voile à l’école ou ailleurs. Inenvisageable de faire un dégagement sur les minarets. Et il est inenvisageable, parce que c’est le premier amendement qui parle, d’empêcher ce pasteur de brûler ses Corans, sur son terrain, en criant que les musulmans sont des terroristes, et il fera à n’en pas douter devant des centaines de caméras. ____ Par Fabienne Sintès, correspondante à Washington.

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