Après plusieurs affaires de harcèlement sexuel, révélées il y a près deux ans, le milieu de la publicité est à nouveau secoué depuis septembre par une vague de témoignages sur les réseaux sociaux visant plusieurs agences et personnalités du secteur. France Inter a recueilli des paroles inédites.

 Chaque lundi soir, des centaines d'internautes suivent, en live, les conseils d'une avocate Me Fabing, sur le compte Instagram Balance Ton Agency.
Chaque lundi soir, des centaines d'internautes suivent, en live, les conseils d'une avocate Me Fabing, sur le compte Instagram Balance Ton Agency. © Radio France / Claire Chaudiere

Les yeux rivés sur son écran de téléphone, où les notifications apparaissent en permanence... Nous voici chez Julie Camille, la jeune publicitaire qui se cache derrière le compte Instagram Balance Ton Agency, des dizaines de milliers d'abonnés en quelques semaines.  "Voilà. Vous voyez, ça n'arrête pas. Il y a des messages qui tombent en permanence sur ma messagerie. Ce sont des personnes qui dénoncent des ambiances de travail ou des situations de violence. Je les conserve pour pouvoir recouper les informations que l'on me donne et les publier ensuite, lorsque j'ai suffisamment de matière sur telle ou telle agence", explique la jeune femme. 

Blagues lourdes, insultes, humiliations...Les "stories" du compte Instagram révèlent le quotidien sexiste et brutal que subissent de nombreuses salariées dans la publicité.
Blagues lourdes, insultes, humiliations...Les "stories" du compte Instagram révèlent le quotidien sexiste et brutal que subissent de nombreuses salariées dans la publicité. / BTA

A l'origine du compte, ouvert fin septembre, mais qui a su faire parler de lui très rapidement : une mauvais expérience, puis deux, puis trois... dans des agences qu'elle qualifie aujourd'hui de maltraitantes. Jusqu'à ne plus pouvoir se taire : "Lors d'une énième expérience en agence, j'ai à nouveau été témoin d'agression sexuelle, de harcèlement sexuel et de harcèlement moral. Je me suis dit que j'en connaissais trop. Qu'il fallait se battre, trouver un lieu pour rassembler ces témoignages et avertir les étudiantes qui sortent d'école et qui ne savent pas que telle ou telle agence représente un danger pour elles. J'en ai vu être totalement broyées."

Il y avait des objets sexuels un peu partout dans l'agence, des messages à caractères pornographiques, des dessins...des blagues en permanence. Évidemment si on ne rigolait pas, c'est qu'on était coincées.

Ne plus se sentir seule, se décider à parler...

Chaque lundi soir, des centaines d'internautes suivent désormais en live, toujours sur le compte Instagram, les conseils d'une avocate Me Elise Fabing : "Je leur donne des conseils pour constituer un dossier : alerter, et laisser des traces écrites de ces alertes, susciter l'écrit de ses collègues, textos, mails... C'est très important. Beaucoup de femmes ne se sentent pas légitimes à poursuivre leur employeur, alors que certains dossiers sont très complets."

Et l'impact de Balance Ton Agency est réel : démission en quelques jours du président du syndicat patronal des agences de publicité, lui même ciblé par le compte Instagram, qui dit regretter des années d'humour et de compliments déplacés. En réponse à des accusations de harcèlement, Laurent Habib explique : "Il m'a été reproché des choses qui sont vraies, même si elles datent et relèvent de la blague lourde."

Plusieurs agences sont également pointées du doigt. L'une d'elle, Braaxe, est même assignée devant les prud'hommes. L'audience aura lieu en janvier. Nous avons pu consulté le dossier. Lola, une ex-salariée raconte y avoir été harcelée pendant des années, par l'un de ses dirigeants Julien Casiro. La multiplication des témoignages récents l'a convaincue de sortir du silence. Chantage à l'amitié, humiliation, harcèlement moral et sexuel... Le récit est glaçant. "Il me terrorisait. Je n'osais rien dire car il était tout puissant à l'agence et au-delà dans le secteur de la publicité. Il me demandait des photos de moi nue. Je recevais des messages 'Tu plisses pas les yeux sur une sodomie ?'"

Il y avait aussi des attouchements. Des moments où il me touchait les seins. J'avais le sentiment qu'il avait droit de vie et de mort sur ma carrière. J'étais complètement prise au piège. Et d'une manière générale, la publicité est un monde ultra sexiste ! 

France Inter a pu discuter avec une autre ancienne salariée de l'entreprise qui parle, elle aussi, d'un climat insupportable et d'un dirigeant obsédé par le sexe, avec des blagues et des remarques à caractère sexuel en permanence. 

Sollicitée, la société Braaxe, par la voix de son avocate Me Chanel, fait part de sa "sidération" face aux accusations de Lola, et dénonce une présentation des faits "totalement mensongère". 

Réponse de la profession

Mais sans attendre les résultats des différentes enquêtes internes lancées, les nouveaux représentants de la profession affirment vouloir s'emparer du sujet. David Leclabart co-président de l'AACC, l'Association des Agences de Communication Conseil, avec Bertille Tolédano : 

Il y a une deuxième vague de témoignages, très forts, et qui fait mal. Je pense que ça s'explique par le fait que ce sont des personnes qui savent communiquer. Ces faits sont intolérables mais il y a des caractéristiques de ce métier qui expliquent pourquoi on en arrive là : le mélange des genres, les progressions de carrières très rapides, sans accompagnement managérial. Maintenant, il faut sortir de l'anonymat, et que la parole se libère à l'intérieur des agences. Et lancer des procédures si besoin.

Dans les tuyaux, la signature prochaine d'un accord de branche contre le harcèlement. Un début...pour le collectif féministe Les Lionnes, à l'origine il y a 2 ans, des toutes premières révélations du Metoo Pub. Christelle Delarue leur porte-parole se félicite de voir d'autres femmes prendre la parole mais appelle les hommes à prendre leurs responsabilités et à aller au delà des effets d'annonces : "Il faut annoncer des faits, sortir ces personnes malveillantes et reprogrammer les valeurs de notre métier. L'industrie de la publicité est centrale dans l'économie, mais aussi dans la fabrique de notre regard sur le genre, le sexe, la place des  femmes et des hommes."

Une double responsabilité en somme. Le collectif qui accompagne des dizaines de femmes victimes de violences sexistes et sexuelles lance un appel pour un véritable "plan de transformation du secteur".

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