Billon Un Boun-Hor
Billon Un Boun-Hor © Radio France / Benoit Collombat

Nous sommes le 17 avril 1975, les Khmers rouges prennent le pouvoir au Cambodge. Quelques heures plus tard, plusieurs centaines de personnes se réfugient à l’ambassade de France, à Phnom Penh. Et notamment des figures du régime renversé par les Khmers rouges.

Parmi elles : le Président de l’Assemblée nationale cambodgienne, Ung Boun Hor.

Trois jours plus tard, il tombe aux mains des Khmers rouges. On ne le reverra plus vivant. Son épouse, en revanche, a le temps de quitter le pays. Réfugiée à Paris avec ses enfants, elle voit à la télévision l’image de son mari sorti de l’ambassade de France et remis aux Khmers rouges.

Ma fille est allée embrasser l’écran de la télévision en disant : « Regarde maman, c’est papa ! Ne sois pas triste, papa va venir nous rejoindre. » Elle ne comprenait pas. Je sentais tout s’effondrer. Tout ce que je pouvais faire, c’était prier, prier pour que mon mari s’éteigne vite sous les tortures des Khmers rouges.

C’est le début d’un long combat judiciaire pour la veuve de Ung Boun Hor, persuadée que la France a livré son mari aux Khmers rouges. En novembre 99, elle dépose plainte en France. En avril 2000, une information judiciaire est ouverte à Créteil pour « séquestration » et « actes de torture »

C’est finalement le Pôle génocide et crimes contre l’Humanité qui reprend l’enquête, en 2012. Dans un premier temps, les dignitaires cambodgiens sont cachés à l’intérieur de l’ambassade. Mais très vite, les Khmers rouges sont prévenus de leur présence. Ils lancent un ultimatum : « Livrez-nous ces dignitaires ! » Le consul de France, Jean Dyrac , est sous pression.

Mais devant les enquêteurs, il assure que toutes ces personnes ont quitté l’ambassade de leur plein gré.

Ces dignitaires, dont Monsieur Ung Boun Hor, ont pris la décision de se rendre. En aucun cas, nous ne les avons amenés manu militari aux camions des Khmers rouges. Monsieur Ung Boun Hor n’a subi aucune contrainte. Paris ne m’a donné aucune instruction. J’ai agi uniquement en mon âme et conscience

Pourtant, selon des télégrammes diplomatiques que nous avons pu consulter, le quai d’Orsay suit parfaitement la situation. Et il donne même des consignes très claires au consul de France.

Télégramme du cabinet du ministre des affaires étrangères. 17 avril 1975.

Vous ferez savoir aux intéressés que nous ne sommes pas en mesure d’assurer la protection qu’ils attendent. Dès lors, il leur reste à apprécier s’il n’est pas de leur intérêt de chercher refuge en un autre lieu et de quitter rapidement le territoire de notre établissement.

La France refuse donc d’accorder l’asile politique. Deux jours plus tard, le président de l’Assemblée nationale cambodgienne quitte les lieux, encadré par deux gendarmes français . Un moment déchirant pour le photographe Arnaud Borrel , réfugié, lui aussi, dans l’ambassade. Il n’a jamais été entendu par la justice.Pour lui, Ung Boun Hor n’a pas eu le choix.

Il a été viré. Il avait eu énormément de mal à entrer dans l’ambassade, et l’ambassade l’a viré quelque temps après. Il n’y a aucune discussion possible : nous l’avons viré. On était tous devant le portail de l’ambassade, il n’y avait pas de solution, on ne lui a pas laissé le choix, il fallait qu’il parte. Moi, j’avais honte. On s’est très mal conduit. On n’avait peut-être pas d’autre choix, mais on n’a pas essayé. On a cédé tout de suite

Un passé qui ne passe pas pour la veuve d’Ung Boun Hor…

Si on se réfugie dans une ambassade, c’est pour avoir la vie sauve. On a livré mon mari sur ordre du quai d’Orsay ! C’est vraiment très grave ce qu’on a fait, c’est vraiment un crime d’Etat. Je vais avoir 75 ans, mais j’ai besoin de savoir avant de le rejoindre, vous savez. Depuis 40 ans, je n’arrive pas à vivre comme une femme tranquille qui accepte la mort de mon mari, je ne peux pas accepter ! Qu’on me donne une vérité, et là, je pourrai faire mon deuil. Je ne demande pas les étoiles, ni que la France ne demande des excuses, rien du tout. Mais qu’on reconnaisse le vrai fait. Je fais ça pour que mon mari puisse au moins dans le trou où il est (je ne sais même pas dans quel trou il est au Cambodge), qu’il puisse fermer les yeux.

Après 15 ans d’instruction, l’enquête s’est conclue par un non-lieu en janvier dernier. La justice n’a pas réussi à obtenir la preuve que Ung Bun Hor a été liquidé par les Khmers rouges, regrette l’avocat de sa veuve, Patrick Baudouin .

L’obstacle juridique, pour résumer, c’est que la compétence de la justice française n’était valable que pour des actes de torture. Autrement dit : il fallait démontrer que M. Ung Boun Hor avait été victime (évidemment après avoir quitté l’ambassade) d’actes de torture commis par les Khmers rouges, et ça malheureusement on n’a pas réussi malgré toutes les démarches, malgré toutes les recherches, malgré tous les efforts, à établir des témoignages précis, concordants disant : « Oui, Monsieur Ung Boun Hor a été torturé ». C’est à peu près certainement ce qui s’est passé. De la même façon, bien qu’on ait pas retrouvé le corps, on sait qu’il est mort. Du côté français, on se retrouve dans l’impossibilité de poursuivre pour complicité d’actes de torture puisque l’acte de torture, lui-même, n’est pas démontré.

Reste un livre, pour l’Histoire, écrit par la veuve d’Ung Boun Hor : « Rouge barbare », aux éditions Res Publica. Pour ne pas oublier ces heures tragiques.

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