Un mois après la mort d’Audrey Adam, cette assistante sociale de 36 ans tuée dans l'exercice de son métier par un octogénaire lors d'une visite à domicile, nous sommes retournés dans l'Aube pour rencontrer ses collègues et les travailleurs sociaux encore bouleversés par ce drame.

Une marche blanche a eu lieu fin mai en hommage à Audrey Adam.
Une marche blanche a eu lieu fin mai en hommage à Audrey Adam. © Maxppp / PhotoPQR / Jerome Bruley

Quatre semaines ont passé déjà, mais des questions continuent de tourner inlassablement dans la tête des assistantes sociales de l'Aube. Les collègues d'Audrey Adam, 36 ans, tuée le 12 mai dernier lors d'une visite au domicile d'un octogénaire, ont bien du mal à remonter la pente et affronter leur quotidien professionnel, déjà éprouvant en temps normal. 

Absence d'hommage national

Brigitte travaille - comme le faisait régulièrement Audrey Adam - au contact de personnes âgées en difficultés et en milieu rural. Elle est encore très secouée : "Même si notre direction a mis en place un suivi psychologique, certaines d'entre nous sont très affectées. Tout le monde se demande 'Est-ce qu'on pouvait anticiper cette situation, avertir Audrey, prévenir ce qui s'est passé ? Est-ce qu'il y a avait des signes de violences ?' Dans ce cas particulier, il semble que personne ne pouvait se douter réellement. Et puis il y a aussi d'autres questions : pourquoi n'y a-t-il pas eu d'hommage national pour Audrey ?  Comment expliquer que contrairement à d'autres métiers, nous n'avons pas le même traitement. Pourtant, elle a été assassinée dans l'exercice de ses fonctions, sur une mission de service public !

À un moment donné, on se dit qu'on est aussi invisibles que le public dont on s'occupe. Notre métier aussi est difficile et mérite reconnaissance. On a le sentiment d'être complètement oubliés.

Brigitte, l'une des collègues d'Audrey Adam, a accepté de nous raconter le désarroi et les interrogations des travailleurs sociaux de l'Aube.
Brigitte, l'une des collègues d'Audrey Adam, a accepté de nous raconter le désarroi et les interrogations des travailleurs sociaux de l'Aube. © Radio France / Claire Chaudière

Un deuil rendu plus compliqué, soupire Brigitte, par la charge de travail qui ne s'est pas arrêtée, les visites à domicile tous les après-midi, une pile de dossiers de plus en plus volumineuse au fil des années : "On a des appels tout le temps. Lorsque j'ai commencé on avait 180 dossiers. Maintenant on en a 300. On a des gens qui ont des troubles psychiatriques. On n'est pas psychiatres. Mes enfants, même s'ils sont grands, ont peur pour moi. Ils ne sont pas tranquilles. Parfois je suis fatiguée. Je voudrais être sur un bateau, au milieu du désert. Mais en même temps, j'aime bien les gens.

Violence et agressivité quotidienne

Avant cet évènement dramatique, il y a quelques mois à peine, une assistante sociale de Troyes avait déjà été violemment frappée. David Bernard est le secrétaire de la section CFDT du conseil départemental dont dépendent ces travailleurs sociaux. Avec lui, direction l’une des circonscriptions les moins urbanisées du territoire. Il raconte : "Tout le monde se demande ce qui fait que des personnes s'en prennent à ceux qui viennent les aider. Cela paraît tellement paradoxal. Cet assassinat, c'est l'horreur absolue. Mais cela fait remonter les peurs de la violence plus quotidienne : les insultes au téléphone, les visites à domicile qui se passent mal. Certains travailleurs sociaux sont inquiets. Ils n'ont pas de réponse de la hiérarchie concernant cette insécurité."

David Bernard secrétaire de la section CFDT du Conseil départemental de l'Aube, devant l'antenne médico-sociale d'Arcis-sur-Aube.
David Bernard secrétaire de la section CFDT du Conseil départemental de l'Aube, devant l'antenne médico-sociale d'Arcis-sur-Aube. © Radio France / Claire Chaudière

Ici à Arcis-sur-Aube, explique-t-il : 

Pas de train... À peine un bus. Pas de bureau Pole emploi. Sur ce territoire que l'on peut qualifier d'oublié, l'antenne médico-social du département est le dernier service public ouvert en continu. Forcément, les gens viennent y exprimer leur colère, se plaindre de leur retraite non versée, ou des difficultés plus profondes qui les touchent.

Dès juin dernier 2020, la crise sanitaire a fait bondir de 8% le nombre de bénéficiaires du RSA, dans l'Aube. "On prend de plein fouet l'angoisse des personnes que nous suivons mais aussi de plus en plus d'aggressivité. Une aggressivité qui n'est pas réellement tournée contre nous mais qui traduit un mal-être, amplifié par ces mois de confinement. On a toutes vécu les même situations stressantes : les menaces, les chiens, les fusils, les insultes. Ce drame a fait écho à tous les professionnels", explique Sophie assistante sociale sur un secteur rural. 

Onde de choc au delà de l'Aube

Et l’onde de choc a largement dépassé les frontières du département. Avec une pétition, 45000 signatures déjà, un hashtag #balancetontravailsocial, et un collectif national "travail social de demain", créé dans la foulée de l’assassinat d’Audrey Adam. Collectif dont fait partie Sarah, assistante sociale toulousaine :

On se rend compte que cette violence est totalement banalisée. Ce n'est pas normal. C'est nous qui tenons à bout de bras les personnes les plus en difficulté, touchées par la crise. On peut dire que nous aussi, nous avons été en première ligne ces derniers mois. Sans reconnaissance, on finit par s'épuiser.

Des travailleurs sociaux qui s’apprêtent à envoyer une lettre au président de la République pour demander notamment la création d'un observatoire des violences subies par la profession. Dans l'Aube, Brigitte, Sophie, et tous les autres suivent jour après jour la mobilisation et espèrent que l'appel finira par être entendu.

Arcis-sur-Aube, 2800 habitants.
Arcis-sur-Aube, 2800 habitants. © Radio France / Claire Chaudière
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