Le parquet de Paris nous a ouvert les portes de la section antiterroriste. En première ligne pendant les attentats, ses magistrats dirigent près de 200 enquêtes.

Les bureaux de la section antiterroriste, sous les combles du Palais de Justice
Les bureaux de la section antiterroriste, sous les combles du Palais de Justice © Radio France / Sara Ghibaudo

C'est un lieu d'habitude fermé aux journalistes, sous les combles du palais de justice. Vu le contexte, ses magistrats nous ont demandé de ne pas donner leur nom. Ils étaient sept à la veille de la tuerie de Charlie Hebdo, ils sont 13 aujourd’hui. Plutôt jeunes : de 33 à 43 ans.

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"ne rien laisser passer"

Le jour de ma visite, c’est le dernier arrivé de la section, intégré en septembre, qui assure la permanence. Dans sa boite mail, des informations arrivent de procureurs d’autres villes, de prison, du quai d'Orsay... Des courriers à connotation religieuse découverts en détention ? Après les avoir lus, le magistrat transmet à ses collègues, qui ont des dossiers sur ces individus. Ces photos de combattants du groupe État islamique retrouvées lors d’une perquisition administrative ? Un salafiste français expulsé d’Egypte ? Il demande une "évaluation" à la DGSI, la direction générale de la sécurité intérieure, pour savoir si une enquête mérite d’être ouverte. Le mot d’ordre : ne rien laisser passer.

Le bureau de permanence de la C1
Le bureau de permanence de la C1 © Radio France / Sara Ghibaudo

La section antiterroriste est aujourd’hui très demandée. "Cela faisait longtemps que je voulais aller dans cette section, raconte ce jeune magistrat. Comme nous tous, j’ai été très touché par ce qu’a subi la France depuis deux ans. Il y a un aspect géopolitique, et un travail avec les services de renseignement, qui m’intéressent particulièrement".

En 48 heures le magistrat aura traité de l'islam radical mais aussi des basques de l’ETA, ou des Kurdes du PKK. On me dit que c’est une journée très calme, mais un signalement plus alarmant remonte à la cheffe de section :

"On a eu ce matin effectivement une suspicion d’action violente, à Paris et en province. Pour nous l’enjeu c’est de vérifier si ce que dit cet informateur est vrai. Toute la difficulté c’est d’arriver au bon moment, ni trop tôt, ni trop tard bien sûr, et d’avoir pu corroborer un renseignement qui est parfois assez pauvre par des éléments objectifs qui nous permettent de dire oui, là il y a vraiment un risque, il y a un vrai projet donc on y va, on ouvre [une enquête] en urgence et on va interpeller tout de suite."

En quatre ans, le nombre d’affaires gérées par la section antiterroriste a explosé, avec aujourd’hui près de 200 enquêtes liées à l’islam radical. "Mohammed Merah c’est la bascule, il a décomplexé un certain nombre d’individus et montré que les passages à l’acte n’étaient pas forcément le fait d’une organisation structurée."

445 enquêtes uniquement autour du terrorisme islamiste
445 enquêtes uniquement autour du terrorisme islamiste © Radio France / Sara Ghibaudo et Julie Guesdon

En novembre dernier s’est produit le drame que chacun redoutait. En mars, un attentat d’ampleur, peut-être un deuxième 13 novembre, a été évité avec la découverte d'un arsenal à Argenteuil. Les services antiterroristes sont convaincus que le groupe État islamique n’hésitera pas à refaire une opération commando, s’il le peut. Mais pour ce magistrat du "bureau des enquêtes", la menace quasi quotidienne vient de l'hexagone.

"On a affaire à des individus qui veulent participer au djihad, mais cette action ne peut plus se faire par un départ en Syrie, les accès frontières sont très compliqués... et donc ils multiplient les menaces sur le territoire. C’est l’objet des principales interpellations depuis cet été : beaucoup de jeunes, de 15, 18 ans, qui repèrent des cibles et s’apprêtent à passer à l’action au moment où on les interpelle. On est à un degré de préparation extrêmement précaire et donc extrêmement difficile à déceler."

Travail d’équipe

Un collègue appelle un enquêteur de la DGSI pour faire le point sur une garde à vue en cours à Levallois-Perret. L’homme a été arrêté à la frontière turco-syrienne, et expulsé par les autorités turques. Il est soupçonné d’avoir tenté de rejoindre le groupe Etat islamique en Syrie, où se trouve déjà son frère. Quatre jours plus tard, je retourne à la section C1 pour la réunion hebdomadaire. Je constate que les explications maladroites du gardé à vue n'ont pas convaincu : "il explique qu’il allait fait un séjour touristique, qu’à Gaziantep il y a un site antique qui s’appelle Zeugma, sauf qu’il est fermé à la visite depuis plusieurs années".

Aujourd'hui, la C1 se concentre sur un millier d'individus
Aujourd'hui, la C1 se concentre sur un millier d'individus © Radio France / Sara Ghibaudo et Julie Guesdon

Lors de cette réunion, l’équipe du procureur fait le point sur les permanences, les enquêtes en cours. Chacun a son portefeuille de dossiers à suivre, y compris pour les informations judiciaires où les investigations sont confiées à des juges d’instruction. Les magistrats de C1 se concertent sur les peines qu'ils vont requérir devant le tribunal correctionnel, ou les mesures qu’ils vont demander après la garde à vue devant le juge des libertés et de la détention. Ils s'interrogent sur le cas d'un adolescent qui va être mis en examen par un juge d'instruction, pour "association de malfaiteurs terroriste criminelle". Faut-il le placer en détention ?

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La cheffe de section tranche : le parquet, dont les avis sont le plus souvent suivis en matière terroriste, ne demandera pas un placement mais un simple contrôle judiciaire.

Cellule de crise

La "cellule de crise" de la section antiterroriste
La "cellule de crise" de la section antiterroriste © Radio France / Sara Ghibaudp

Cette salle de réunion est aussi celle de la cellule de crise, qui a servi pour les attentats de janvier et novembre 2015, et pour Nice, où quatre magistrats de la section sont partis dans la nuit du 14 juillet dernier. Au mur s’affichent encore des vues de la promenade des Anglais, et un portrait d’Abaaoud, le coordonnateur des attentats du 13 novembre. Pendant une dizaine de jours, avant la saisie des juges d'instruction, la section antiterroriste lance les investigations. Ses membres se relaient jour et nuit.

"On a tous vécu des choses fortes ensemble, parce qu’évidemment toutes ces cellules de crise c’est loin d’être anodin. C’est quelque chose qui nous soude et qui nous rassemble. Lorsqu’on se retrouve en cellule de crise pendant des jours et des nuits, qu’on est fatigués, stressés, il faut que les choses roulent, c’est vraiment très important."

Plusieurs dizaines de collègues du parquet de Paris sont aussi mobilisables. A chacun sa tâche, certains s’occupent des victimes, d’autres des gardes à vue ou de l’entraide étrangère. Un fonctionnement qui a fait ses preuves, même si tout le travail de la section C1 vise à ne pas revivre ces moments-là.

Au mur, dans la cellule de crise, des photographies aériennes détaillées de la Promenade des Anglais, à Nice
Au mur, dans la cellule de crise, des photographies aériennes détaillées de la Promenade des Anglais, à Nice © Radio France / Sara Ghibaudo

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