A leur lancement il y a six ans, elles avaient obtenu le soutien de personnalités comme Jamel Debbouze, ou Harry Roselmack : les écoles privées de la fondation "Espérance Banlieues", qui s’adressent aux jeunes de quartiers populaires, suscitent aujourd'hui d'importantes interrogations.

Le Cours Charlemagne à Argenteuil fait partie du réseau Espérance Banlieues
Le Cours Charlemagne à Argenteuil fait partie du réseau Espérance Banlieues © Radio France / Claire Chaudière

Les conseillers régionaux Front de Gauche d’Île-de-France viennent de faire parvenir une lettre alertant le ministre de l'Éducation nationale à ce sujet. Ils dénoncent un projet traditionaliste, inefficace et bénéficiant d’un financement public qu'ils estiment illégal.

Le crédo de ces écoles Espérance Banlieues : apporter une réponse au fléau du décrochage scolaire en France, notamment dans les quartiers populaires. 

Lever de drapeau

Chaque matin, un enfant jugé "méritant" par les institutrices a l'"honneur de lever le drapeau français" explique le directeur du Cours Charlemagne, Benoit De Longvilliers.
Chaque matin, un enfant jugé "méritant" par les institutrices a l'"honneur de lever le drapeau français" explique le directeur du Cours Charlemagne, Benoit De Longvilliers. © Radio France / Claire Chaudière

À Argenteuil dans le Val d'Oise, la 11e école du réseau a ouvert à la rentrée 2017. Une école privée, hors contrat, "aconfessionnelle" explique le directeur, même si de nombreux membres et enseignants du réseau ne cachent pas leur foi catholique. L'équipe pédagogique du Cours Charlemagne est composée de deux institutrices, l'une ex RH n'a jamais enseigné auparavant, et de trois jeunes en service civique qui donnent aussi des cours et font tourner l'école. Un établissement qui revendique de faibles effectifs et une liberté pédagogique : "méthode syllabique pour la lecture et méthode de Singapour pour les mathématiques", explique Astrid l'institutrice des CP.

"Avec maximum 15 élèves par classe, nous pouvons avoir un suivi très rapproché avec les élèves et leurs familles. Les profs sont aussi des éducateurs. Nous attachons une grande importance au comportement. Les élèves les plus méritants ont la chance de lever le drapeau français chaque matin", explique Benoit de Longvilliers.

À la sortie de l'école, plusieurs mères se disent "ravies" de ce début d'année. Elles racontent avoir inscrit leur enfant dans le réseau Espérance Banlieues déçues par les "écoles de la République, les professeurs non remplacés, les classes surchargées". 

Les paroles de l'hymne du Cours Charlemagne à Argenteuil, inventé par un enseignant
Les paroles de l'hymne du Cours Charlemagne à Argenteuil, inventé par un enseignant © Radio France / Claire Chaudière
A l'issue de chaque journée de classe, les enfants du Cours Charlemagne à Argenteuil, voient leur nom monter ou descendre sur un tableau "de comportement".
A l'issue de chaque journée de classe, les enfants du Cours Charlemagne à Argenteuil, voient leur nom monter ou descendre sur un tableau "de comportement". © Radio France / Claire Chaudière

Morale Catholique et importantes lacunes ?

Pourtant, des voix s'élèvent pour dénoncer un modèle faussement innovant et signaler le niveau très bas des élèves qui sortent de ces écoles.  À Montfermeil, Jordi Le Cointe, professeur de SVT au lycée Pablo Picasso, fait partie des enseignants membre du réseau national d'alerte autour de la fondation Espérance Banlieues, qui vient d'être lancé. Dans cette ville de Seine-Saint-Denis, où la première école du réseau a été ouverte en 2012, certains élèves ont rejoint les bancs du public. Ils sont aujourd'hui deux à quatre par classe dans son établissement (soit environ 10 % de l'effectif total du lycée). 

"Lorsqu'un élève vient d'un établissement hors contrat, il doit passer des tests. Or aucun élève venant de cette école n'a jamais réussi les tests chez nous. On a été surpris de voir les lacunes de ces jeunes. Ceux que nous voyons arriver n'ont jamais fait de physique-chimie par exemple. Ils ont appris les sciences et vie de la terre de manière très naturaliste. Dans les cours auxquels nous avons eu accès, tout est pétri d'une certaine morale catholique. Ils n'ont aucun esprit critique et sont en grande difficulté" explique Jordi Le Cointe.

Etrange jeu d'eau

À Marseille, plusieurs mères d'enfants inscrits au Cours Frédéric Ozanam de la fondation Espérance Banlieues dénoncent un mélange des genres. Trois ont même porté plainte, notamment pour abus de confiance. L'une d'elles, jointe par téléphone, raconte une étrange scène qui s'est déroulée à la fin de CM2, au cours de laquelle son enfant s'est fait "asperger d'eau" avec un "drap blanc" et donner une "bénédiction". Un simple "jeu d'eau" pour fêter la fin de l'année, répond le directeur de l'école, qui dénonce des "témoignages farfelus".  

Pour Paul Devin, secrétaire général du syndicat des personnels d'inspection de la FSU et inspecteur de l'Éducation nationale, il est temps en tout cas que le ministère de l'Éducation Nationale enquête et se prononce sur ce sujet. 

"Il y a le problème de la qualité de l'enseignement et un risque de manipulation et d'endoctrinement, parfois insidieux mais bien réel", selon Paul Devin. "Ces écoles, c'est une expérimentation. Il y a une dimension politique, des liens avec LR particulièrement visibles dans les communes d'implantation de ces écoles. Mais aussi avec La Manif pour Tous. L'une des fondatrices du mouvement de la Manif pour Tous est aussi l'une des fondatrices d'Espérance Banlieues"

Autre point sur lequel le gouvernement est alerté : la question des financements accordés par des conseils régionaux à cette fondation d'écoles privées : 50.000 euros il y a une dizaine de jours de la région Ile-de-France dirigée par Valérie Pécresse, 260.000 euros il y a quelques mois de la région Auvergne-Rhones Alpes, dirigée par Laurent Wauquiez. Or le courrier adressé à Jean-Michel Blanquer note que des écoles privées hors contrat ne peuvent être financées avec de l'argent public. Un financement "illégal" selon les auteurs de cette lettre.

"C'est d'autant plus choquant que cette fondation obtient des financements au titre de la lutte contre le décrochage scolaire, alors que les témoignages que nous recueillons montrent au contraire que les élèves qui sortent de ces établissements sont pénalisés", conclut Céline Malaisé, conseillère régionale Front de Gauche à la région Ile-de-France. 

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