Le secteur de l'industrie représente 20% des émissions de gaz à effet de serre de la France. Pour rester dans les clous de l'Accord de Paris sur le climat il faut les réduire drastiquement de 80%. Reportage dans une usine agroalimentaire qui s'est lancée dans la "décarbonation".

Des fumées s'échappant d'une usine, à Saint-Ouen (Seine Saint Denis)
Des fumées s'échappant d'une usine, à Saint-Ouen (Seine Saint Denis) © AFP / Philippe LOPEZ

Un immense hangar d'où s'échappent un panache blanc et une odeur âcre, l'usine Sodéleg à Athies-sous-Laon dans l'Aisne produit 9.000 tonnes d'oignons déshydratés par an pour l'industrie agroalimentaire pour les soupes, les sauces ou encore les cubes de bouillon. Les oignons frais sont lavés, coupés et ils sont ensuite séchés pendant sept heures. C'est ce procédé énergivore qui émet le plus de CO2 sur le site, explique le directeur de la société, Jean-Xavier Lévêque : "Un oignon frais, c'est à peu près 80 % d'eau. Tout le travail des fours va être de faire évaporer cette eau. C'est une activité qui demande de l'énergie". 

Des oignons séchés grâce au recyclage de la chaleur fatale des fumées

Pour réduire son empreinte carbone, le leader européen de la déshydratation des oignons a mis en place une feuille de route de "décarbonation". Il a exploré toutes les pistes possibles pour économiser de l'énergie, aussi bien l'électricité que le gaz de ville qui alimente les fours. La société picarde a déjà réussi à réduire sa consommation d'énergie fossile (du gaz) de 10 %. Moins d'énergie consommée, c'est autant de CO2 en moins dans l'atmosphère.

Un résultat obtenu grâce à un système de récupération de la chaleur fatale et des fumées à la sortie des cheminées de l'usine. Un procédé élaboré par la société Clauger, spécialiste du froid industriel, Fabrice Blanco, responsable des solutions efficientes en économie d'énergie : "On récupère la vapeur d'eau qui sort l'usine. Avec nos procédés d'échangeurs cycloniques et de pompes à chaleur on condense cet air chaud et humide. Et on reconvertit cette énergie en chaleur pour les séchoirs". Un peu comme si l'on préchauffait le four avant d'enfourner les oignons. Une économie d'énergie chiffrée à 250.000 euros par an et un gain non négligeable car le gaz représente l'un des trois postes de dépense les plus importants de l'usine.  

En récupérant la chaleur de ses fumées, l'usine Sodéleg a réduit de 10% sa consommation de gaz
En récupérant la chaleur de ses fumées, l'usine Sodéleg a réduit de 10% sa consommation de gaz © Radio France / sandy Dauphin

Des économies à long terme mais l'investissement initial est coûteux : 1,3 million d'euros, dont un tiers financé par des aides publique. Le soutien de l’État est indispensable explique Sylvia Padilla experte à l'Ademe, l'Agence nationale de la transition énergétique : "Pour inciter les industriels il y a peu de choix , soit le soutien direct aux investissements, soit de la contrainte sur le prix des énergies fossiles, c'est à dire de la taxation, on peut parler de taxe carbone. Aujourd'hui, dans un contexte difficile, le choix a été fait d'être plutôt dans l'incitatif. L'enjeu des politiques à long terme c'est de jouer sur ces deux leviers". 

Il faut réduire de 80 % les émissions de CO2 du secteur industriel français

Le gouvernement a fait le choix de la carotte plutôt que du bâton. Le plan de relance post-Covid prévoit plus d'un milliard d'euros pour décarboner l'industrie. Quant à la taxation carbone, après la crise des "gilets jaunes" à l'automne 2018, l'augmentation de la taxe intérieure de consommation sur le gaz naturel (TICGN) a été gelée.  

Il y a urgence à décarboner l'outil industriel de la France, le secteur représente environ 20 % des émissions de CO2,  avec quelques gros pollueurs comme le ciment, l'acier, le verre, la chimie et l'agroalimentaire. L'enjeu est de réduire ces émissions de 80 % selon la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), la feuille de route de la France pour lutter contre le changement climatique.

"Produire plus vert,  c'est un pari sur l'avenir pour être plus compétitif "

La société Sodéleg n’avait pas d'obligation à mettre en place un plan de décarbonation, d'autant que le retour sur investissement estimé à sept ans est long. Mais son patron Jean-Xavier Lévêque est persuadé que demain, produire un oignon séché plus "vert" sera un critère de sélection pour ses clients, les géants de l'agroalimentaire comme Unilever ou Nestlé : "Ce n'est pas rentable à court terme. Pour nous c'est un pari sur l'avenir, explique-t-il. _On est persuadé qu'à l'avenir le consommateur et nos clients prendront en compte l'aspect environnemental dans leurs achats_. Ce sera un critère de compétitivité."

D'autant que les concurrents de l'usine picarde sont en Chine ou en Inde où ils produisent de l'oignon séché au charbon, l’énergie qui émet le plus de C02.

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