Un mois après l'assaut meurtrier des Forces Spéciales françaises pour libérer les otages retenus dans le nord du pays, les attaques terroristes ne font que se multiplier au Burkina Faso. Des attaques qui dégénèrent en affrontements inter6communautaires et font craindre un scénario "à la malienne".

En mars 2018, une double attaque djihadiste contre l'ambassade de France et les forces armées Burkinabé secouait Ouagadougou, la capitale du Burkkina Faso.
En mars 2018, une double attaque djihadiste contre l'ambassade de France et les forces armées Burkinabé secouait Ouagadougou, la capitale du Burkkina Faso. © AFP / Ahmed OUOBA / AFP

Sur la place de la Nation, les dos se prosternent sous un soleil de plomb. Ce jour-là à Ouagadougou, on fête la fin du Ramadan. Sur l'estrade, le premier ministre, l'archevêque, l'imam. Le message est clair : les djihadistes ne détruiront pas le Burkina Faso et son exceptionnel brassage multiculturel. Ici, pas une famille qui ne soit religieusement métissée. Le "pays des hommes intègres" a fait de sa diversité religieuse une fierté. 

Grande prière de l'AÏd, place de la Nation, Ouagadougou, juin 2019.
Grande prière de l'AÏd, place de la Nation, Ouagadougou, juin 2019. © Radio France / Claude GUIBAL / Radio France

En bordure de la ville, dans cette ruelle de terre rougie, des hommes sont rassemblés autour d’une table de plastique vert. Ouvriers, chauffeurs, petits fonctionnaires, ils sont rassemblés là, pour partager le traditionnel repas qui marque la fin du mois de jeûne. Les mains droites plongent dans le plat de mouton grillé. Le thé coule. "Ici, tout le monde est mélangé. Cette maison est catholique, celle-ci musulmane, là ce sont des protestants, des animistes", explique l’un d’eux. "En ce jour de fête, ce sont les musulmans qui portent le mouton à leur voisin, mais à Noël, les chrétiens font la même chose. "

L’homme qui parle est chrétien. Il était guide. Mais avec l'accélération des attaques depuis quelques mois, il n'y a plus un touriste. Les expatriés se terrent, évitent les restaurants, les lieux publics. De nombreuses entreprises ont réduit au maximum le personnel non nécessaire, et fait partir les familles des employés. Certaines ONG redéploient leur siège vers Abidjan ou Dakar, considérées comme plus "sûres". On recommande aux expatriés de ne pas avoir "d'habitudes", d'emprunter une route différente chaque jour.  

Le Burkina Faso, un "nouveau Mali"? 

Très longtemps considéré comme un havre de paix et de sécurité en Afrique de l'ouest, le pays a progressivement basculé, depuis la chute du président Blaise Compaoré en 2014, dans le chaos insurrectionnel et la désorganisation des forces de sécurité du pays. Un terrain fragilisé qui a permis aux groupes djihadistes d'étendre leur influence dans le pays, au point de faire craindre à de nombreux experts que le Burkina Faso ne devienne le nouveau Mali. 

Ansarul Islam, le GSIM ("Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans", affilié à Al Qaeda ) ou l' EIGS ("État islamique au grand Sahara") : depuis 2015, les attaques djihadistes se sont multipliées : plus de 200 entre 2016 et aujourd'hui... Des cibles locales, représentants de l'état, chefs religieux, marchés, positions sécuritaires, ou des cibles occidentales, enlevées ou tuées lors d'attaques d'envergure,  comme celle lancée contre un restaurant et un hôtel très fréquentés par les Occidentaux qui fit 30 morts à Ouagadougou en janvier 2016, ou encore en 2018 contre l'ambassade de France et le quartier général des forces armées burkinabés. 

Le mois dernier, après l'assaut meurtrier lancé par les Forces Spéciales françaises pour libérer les quatre otages (deux Français, une Américaine et une Sud-Coréenne) retenus dans le nord du pays, l'ambassade des États-Unis a mis à jour sa carte sécuritaire. Le Burkina Faso entier est classé en zone rouge, la capitale, Ouagadougou restant à l'orange : "très fortement déconseillée, sauf raison impérative". 

Carte sécuritaire du département d'état américain
Carte sécuritaire du département d'état américain / US Embassy BURKINA FASO

De quoi plonger les Burkinabé dans la colère. "Cette carte est exagérée, il y a des attaques partout, mais là, c'est trop. C'est terrible pour nous, cela fait peur aux investisseurs, aux touristes, à tous ceux qui voudraient venir ici, alors qu'on en a besoin pour soutenir l'économie du pays" expliquent des habitants d'un quartier populaire de la ville.

Et ici, alors que la ville semble si calme, on s'énerve, comme cet homme, furieux contre cette armée nationale, qu’il trouve si mal équipée, si impréparée face aux terroristes, dotés d’armes lourdes récupérées des arsenaux libyens à la faveur de la chute de Mouammar Khadafi. Et il s’énerve, encore, contre les djihadistes, qui après le Mali, veulent désormais briser le Burkina Faso.

Affrontements intercommunautaires

À l'autre bout de la ville, l'église Jean XXIII : des pagnes colorés, des cheveux tressés, des mains ouvertes vers le ciel… Ici, chacun prie pour le pays, et pour ce prêtre assassiné le mois dernier, ces fidèles massacrés en pleine messe, ou ces villageois dont on vient de retrouver les corps à Arbinda, dans le nord du pays :  dix-neuf victimes retrouvées le 10 juin, alors que les forces de défense et de sécurité mènent une grande opération "antiterroriste" dans la zone.   

Début avril, au même endroit, 62 personnes avaient été tuées lors d'attaques djihadistes suivies d'affrontements intercommunautaires. Alors dans les travées de l’église, on prie. Chacun sait qu'il ne faut pas céder à la peur, qui pourrait mettre à mal cette union si spéciale du peuple burkinabé. Mais on sait aussi que les attaques se rapprochent d’Ouagadougou, la capitale. "C’est difficile de rassurer les gens, ils sont inquiets" confie Mgr Jean-Marie Compaoré, l’archevêque honoraire de Ouagadougou. "Les attaques se rapprochent, une centaine de kilomètres" reprend-il. 

"Il y a deux semaines j’ai eu la chance de ne pas me tromper de route en me rendant à Bam. Ceux qui étaient derrière moi se sont trompés de chemin. Et ils ont été kidnappés."

Dans les villages, la population s'organise en groupe d'autodefense. (Ici, chasseurs Dozos)
Dans les villages, la population s'organise en groupe d'autodefense. (Ici, chasseurs Dozos) © Radio France / Claude GUIBAL / Radio France

Mohammadu Sawadogo lui, est en colère. Depuis des années, ce spécialiste des questions terroristes prêche dans le désert, pointant du doigt l'abandon par l'état de pans entiers du pays, de communautés oubliées, le long des frontières si poreuses, déjà gangrenées par les trafiquants, le grand banditisme : 

"Les zones prises le plus rapidement par les terroristes sont celles où l’état était absent, où sa seule présence se résumait à la force, sans le moindre investissement". 

"Pire, lorsque l’état apporte une réponse, elle n’est pas adaptée, puisqu’elle n’est que militaire et violente. C’est ce qui amène les populations à basculer en faveur des terroristes".

Le Nord, l'Est, le Sahel... Aujourd'hui, l'état, incapable d'assurer la sécurité, laisse peu à peu les mains aux milices d’autodéfenses villageoises, et notamment les Koglweogos, qui font régner leur loi, ouvrant la porte à toutes les dérives communautaires. Leur montée en puissance date de 2015, après la chute du président Blaise Compaoré.

Les Peuls, amalgamés aux terroristes

L'influence de ces milices d'autodéfense, qui se substituent dans de grandes parts du pays à l'autorité de l'état, inquiètent les experts de la région, qui dénoncent le risque de terribles dérives communautaires. Car à chaque attaque djihadiste, les représailles des Koglweogos ne tardent pas. Mais elles s'exercent principalement envers une communauté, les Peuls. Un peuple d'éleveurs nomades, majoritairement musulmans, présents dans toute l'Afrique de l'ouest où ils sont détestés par les agriculteurs, majoritaires, qui les accusent de détruire les terres et les récoltes au passage de leur bétail. 

En janvier, 48 personnes selon le gouvernement et plus de 200 selon la société civile, ont ainsi été tuées lors de représailles contre des Peuls après l'attaque du village de Yirgou, attribuée aux jihadistes. 

Une spirale de violence qui tétanise le Burkina Faso, connu pour être jusqu'ici un modèle du "vivre ensemble", en raison d'un brassage confessionnel et communautaire unique dans la région. "Depuis, les représailles ne font que s'amplifier", déplore Daouda Diallo, porte parole du Collectif de lutte contre l'impunité et la stigmatisation des minorités. "Les Koglweogos et une partie de la population soupçonnent les peuls d'être complices des terroristes. Le problème de cette montée de la justice privée, de ces gens qui font justice eux-même, est une très grande menace pour le 'vivre ensemble' et les rapports communautaires", prévient-il, dénonçant une tentative de "nettoyage ethnique". 

"Peul = terroriste" : l'amalgame est désormais de plus en plus ouvertement assumé. Il est aggravé par l'appel au soulèvement des Peuls, lancé en 2018 par le prédicateur Amadou Koufa, le chef de la Katiba du Macina, un des principaux groupes djihadiste malien, affilié à Al Qaeda, et qui cherche à exploiter le ressentiment de cette communauté contre les états centraux et l'ostracisation à leur égard. 

Mais comme Chryzogone Zougmouré, le président du Mouvement burkinabé pour les droits de l'homme et des peuples, les Burkinabé veulent continuer à croire, que leur pays résistera : "Vouloir semer des germes de guerre civile, religieuse ou ethnique au Burkina ne réussira jamais". Un "jamais" plein d'espoir, pour conjurer la terrible incertitude. 

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