C'était il y a un an : l'affaire Villemin faisait à nouveau irruption dans l'actualité, 33 ans après la mort du petit Grégory, le 16 octobre 1984. On allait, enfin, savoir qui avait tué l'enfant. C'est du moins ce que promettait une série d'interpellations spectaculaires, le 14 juin 2017.

Christine et Jean-Marie Villemin, les parents du petit Grégory, en novembre 1984
Christine et Jean-Marie Villemin, les parents du petit Grégory, en novembre 1984 © AFP / Eric Feferberg

La nouvelle tombe en début d'après-midi, en ce 14 juin 2017 : cinq personnes sont entendues dans l'affaire Villemin, dont les grands-parents de Grégory. Trois personnes, également de la famille, sont en garde à vue. Dans les rédactions, tout le monde replonge tête baissée dans cette affaire criminelle hors normes.

Souvenez-vous. Un corbeau, une famille déchirée par les clans, une instruction défaillante, une curée médiatique sans précédent... Pour aboutir au désastre : en 1985, le père de Grégory tue celui qu'il pense être l'assassin de son fils, Bernard Laroche. Ensuite, Christine Villemin, la mère de Grégory, est inculpée, puis définitivement innocentée en 1993.

En 2017, cette fois, la justice cible Marcel et Jacqueline Jacob, grand oncle et grand tante de Grégory. Ces proches de Bernard Laroche sont suspectés d'être les corbeaux, et d'avoir participé au crime. Stéphane Giuranna est avocat à Epinal. Ce jour-là, son cabinet est de permanence ; son associée, Laure Iogna-Prat, assiste Marcel Jacob pendant sa garde à vue. L'irruption de l'affaire Villemin est un bouleversement pour ce pénaliste, né à Nancy en 1974. "J'ai grandi avec cette affaire, c'est une de celles qui m'ont donné envie d'être avocat. Quand on m'appelle, je pense qu'il y a forcément de l'ADN, des preuves matérielles incontournables... Et quand je rentre dans le dossier, je m'aperçois qu'il n'y a rien. Que du vent."

Expertise "stylométrique" des lettres anonymes

Il n'y a en effet ni ADN, ni aveux... Mais un faisceau de soupçons anciens autour du couple Jacob, malgré un alibi présent au dossier depuis le début de l'affaire : ils travaillaient à l'usine l'après-midi du crime. Il y a, aussi, une nouvelle expertise en écritures, qui attribue une des lettres du corbeau à Jacqueline Jacob. 

La énième expertise dans ce dossier, soupire son avocat, Alexandre Bouthier : "Il n'y a aucune certitude, on parle de 'possible', 'peut-être'... Cela ne peut pas constituer une charge dans un dossier de cette envergure. Maintenant, on nous parle d'une expertise 'stylométrique' – une analyse du style littéraire des lettres anonymes – réalisée par un laboratoire en Suisse... Les résultats, qui devaient être rendus le 15 février, ne sont toujours pas au dossier. Sans doute parce qu'il ne vont pas dans le sens de l'accusation? Il faut arrêter de jouer aux apprentis sorciers !" 

Mis en examen le 16 juin pour "enlèvement et séquestration suivis de mort", les Jacob nient toute implication ; ils sont séparés, placés sous contrôle judiciaire loin des Vosges. 

Une phrase étrange dans une église de Lépanges

Quinze jours plus tard, nouveau coup de semonce : c'est au tour de Murielle Bolle d'être interpellée, mise en examen, puis placée en détention. 33 ans après la fameuse garde à vue de 1984, où la jeune fille, âgée de 15 ans à l'époque, avait expliqué avoir été témoin de l'enlèvement de Grégory par son beau-frère Bernard Laroche. Elle s'était ensuite rétractée. 

Pourquoi un tel emballement, ces mesures coercitives, si longtemps après les faits ? Selon l'avocat de Murielle Bolle, Jean-Paul Teissonière, tout est parti d'une découverte, fin mai 2017, dans l'église de Lépanges-sur-Vologne. Une paroissienne lit cette inscription étrange sur le livre d'or : "C'est bien Bernard L. qui a tué Grégory, j'étais avec lui." Signé : Murielle Bolle, 13 mai 2008. "Ils ont pris ça très au sérieux. Les premières analyses ADN sur le cahier ont indiqué une compatibilité avec le profil de Murielle Bolle... Finalement, c'était une fausse piste", raconte l'avocat. Les éléments du dossier, que nous avons pu consulter, confirment cet enchaînement des faits. Le 9 juin, les résultats du laboratoire, missionné en urgence, annoncent une possible compatibilité avec l'ADN de plusieurs personnes répertoriées dans l'affaire, dont... Murielle Bolle. 

Le syndrôme de la Vologne

Le 14 juin au matin, les gendarmes vont chez Murielle Bolle, prélever un nouvel échantillon de son ADN. Dans le même temps, sont entendus les grands-parents de Grégory, tandis que Ginette Villemin (veuve de Michel, un frère de Jean-Marie) et les Jacob sont placés en garde à vue. Les gendarmes de la section de recherches et la présidente de la chambre de l'instruction de Dijon, plongés à corps perdu dans l'affaire depuis six ans, pensent de bonne foi avoir trouvé avec cette phrase aux allures de mauvaise blague LA clé qui permettra de confondre les coupables et résoudre le mystère. Un bon connaisseur de l'affaire en rit encore : "C'est le syndrôme de la Vologne, ils croient tous qu'ils vont trouver la vérité…" Le 19 juin, le laboratoire rend son verdict : il n'y a pas d'ADN de Murielle Bolle sur le livre paroissial. 

Ce n'était que le début d'une suite de déconvenues. En garde à vue, puis en détention, Murielle Bolle ne parle pas, pas plus que les Jacob, exilés l'un dans la Nièvre, l'autre en Alsace. Le témoignage d'un homme, présenté comme crucial  (un cousin de Murielle Bolle, à qui elle se serait confiée en 1984) ne tient finalement pas la route. Dernier revers, et pas des moindres : les trois mises en examen sont annulées, le 16 mai dernier, par la chambre de l'instruction de Dijon. 

Tout ça pour un vice de procédure : la présidente de la chambre de l'instruction Claire Barbier n'avait pas le pouvoir de prononcer ces mises en examen, qui auraient dû être décidées de façon collégiale. Au parquet général de Dijon, on temporise : c'est un contretemps ; le  moment opportun, les Jacob et Murielle Bolle pourront être remis en examen... En attendant, les trois ex-mis en examen sont rentrés chez eux, dans les Vosges, et le dossier semble au point mort. Contacté, le procureur général Jean-Jacques Bosc n'a pas répondu à nos sollicitations.

L'espoir des parents, jusqu'à leur dernier souffle

Dans ce maelström, les parents de Grégory restent volontairement en retrait. Tenus au courant de toutes les investigations, ils ont appris à se méfier des emballements de la justice. Leur avocat, François Saint-Pierre, en témoigne : "Ils ont appris à être patients. Ce que nous voulons, c'est que l'instruction reparte sur des bases saines, conformes au droit, que les investigations qui restent à faire se terminent. Ensuite, nous nous déterminerons : s'il y a des charges contre les Jacob, contre Murielle Bolle ou d'autres, d'avoir participé au crime, il y aura un procès. Ils ne sont pas dans la recherche d'un coupable à tout prix. Mais jusqu'à leur dernier souffle, ils auront l'espoir de savoir qui a tué leur fils." 

L'avocat se prend à espérer que les jeunes générations brisent les secrets de famille trop bien scellés. Dernièrement, les gendarmes de la section de recherche de Dijon ont interrogé plusieurs neveux et nièces de Murielle Bolle. Face à cette fuite en avant qui ne semble jamais devoir s'arrêter, on s'interroge : au-delà des parents, au delà de la justice, la société toute entière n'est sans doute pas prête à renoncer à savoir qui a tué Grégory Villemin.

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