Sortir vivant de réanimation est une chose, récupérer ensuite sa respiration, ses forces, et son autonomie en est une autre. Les patients atteints de formes graves de Covid vont mettre des mois à retrouver leurs marques et leur santé. En Seine-et-Marne, l'hôpital Forcilles les accueille, dès leur réveil de réanimation.

Age moyen des patients accueillis a l'hôpital Forcilles: 60 ans. Le plus jeune avait 36 ans, le plus âgé 77 ans.
Age moyen des patients accueillis a l'hôpital Forcilles: 60 ans. Le plus jeune avait 36 ans, le plus âgé 77 ans. © Getty / Alvarez

Ils sont restés entre la vie et la mort, maintenus dans le coma pendant des semaines. Quand ils en sortent, les malades les plus gravement atteints du Covid sont loin d’être sortis d’affaire : des semaines de rééducation les attendent. Il faut tout réapprendre, notamment à respirer seul, sans la ventilation artificielle qui les a maintenus en vie et qu’on débranche enfin.

Cette rééducation respiratoire et musculaire, l’hôpital Forcilles s’en est fait une spécialité. Cet hôpital tranquille, entouré de verdure et situé sur la commune de Férolles-Attily en seine-et-Marne, est un hôpital de suite, qui accueille beaucoup de patients atteints de cancers notamment. Il dispose également d'un service réputé de soins intensifs et de sevrage respiratoire, que dirige le docteur Gérald Choukroun, réanimateur et pneumologue.

Dans ce service un peu particulier, on accueille les patients dès leur sortie de coma, à leur réveil de réanimation. Ils arrivent ici en général encore placés sous respiration artificielle, et trachéotomisés : encore très fragiles, donc. Leur réanimation ici va durer des semaines. On va d'abord leur retirer progressivement la respiration artificielle, puis leur réapprendre à déglutir, à manger, à parler, à marcher, car comme le dit Yvan, un "rescapé" encore hospitalisé à Forcilles : _"_Quand vous faites un coma de longue durée comme ça, vous redevenez un bébé, vous avez une enveloppe, mais dedans, il n'y a plus rien. On me changeait, on me nourrissait... C'est un sacré combat de remonter la pente, et c'est pas fini."

Réapprendre à respirer, parler, déglutir, marcher

Très sollicité fin mars/début avril - "on passait notre temps à devoir refuser du monde, les services de réanimation d'Ile-de-France nous appelaient de partout, eux-mêmes étaient débordés", explique le docteur Choukroun- l’hôpital gère encore, mi-juin, une vingtaine de patients Covid qui sortent tout juste de réanimation. Certains, arrivés récemment, occupent les chambres les plus "instrumentalisées" du service et sont encore sous respirateur, d'autres sont dans des chambres plus classiques, et récupèrent lentement, couchés parfois, assis quand ils peuvent. Ils n'ont plus qu'une petite cicatrice à la gorge, souvenir de la trachéotomie qu'ils ont dû subir pour être ventilés et qu'on leur a retirée. 

Ce service, Yvan, 63 ans, vient d'en sortir. Il est désormais à l'étage du dessus, beaucoup plus autonome, et plus très loi, théoriquement, du retour à la maison. Une maison qu'il n'a plus revue depuis 3 mois.

Le 10 mars dernier, ce jeune retraité sans troubles apparents s’écroule, terrassé par le virus. La suite, ses sept semaines de réanimation et de coma, il n’en a plus aujourd'hui le moindre souvenir. Il se perd d'ailleurs un peu dans les dates en racontant son histoire. Yvan arrive en tout cas début mai à l’hôpital Forcilles, on vient alors de le réveiller, et de le transférer ici en rééducation.

Un mois plus tard, il va mieux : le moral est bon, dit-il, et la santé revient. "J'ai perdu deux amis et un autre a perdu la vue à cause du Covid, alors je m'estime chanceux. Je n'ai pas des objectifs très élevés mais tous les deux jours je constate un progrès, je fais une chose que je pouvais pas faire avant. Par exemple ce matin, j'ai pris ma douche tout seul pour la première fois. Avant je ne pouvais pas manger, je ne pouvais pas faire mes besoins tout seul, maintenant j'y arrive, et pour moi c'est un pas très important. _Je n'ai pas retrouvé mon état d'avant, j'en suis loin encore_, mais je ne suis pas inquiet, je sais que je vais rentrer chez moi car je vois bien que je fais des progrès, et de plus en plus vite d'ailleurs. La question, c'est : quand ? En juillet, j'espère."

Des patients très fragilisés psychologiquement aussi

Le chemin est long encore mais Yvan sort du tunnel, il sait que le pire est derrière lui. Moins avancé dans sa rééducation, Mourad, 54 ans. Employé à Roissy, il est tombé malade, lui, le 24 mars dernier. Il a fait six semaines de coma, et on lui a retiré la respiration artificielle il y a plus de 3 semaines. Aujourd’hui encore, il ne quitte presque pas le fauteuil. Il tousse beaucoup, se déplace et respire très difficilement. Il peut manger seul son plateau repas, mais une sonde nasale complète son alimentation, car il doit récupérer les 11 kilos qu’il a perdus. Sa voix est faible, très fatiguée et enrouée encore : "J'essaie de m'accrocher, c'est une sacrée épreuve. _J'ai plus de force, j'ai plus rien. Je marche, mais il faut que je tienne quelqu'un, sinon je tombe, j'ai trop de courbatures, ça me fait trop mal"._

Mourad est pudique, mais il reste très affaibli, essoufflé, et son réveil de réanimation a été très difficile. "Quand il est arrivé ici, il était très abattu", expliquent le docteur Choukroun et la kinésithérapeute du service, Joséphine Cottias. "Pour beaucoup de patients, qui n'ont jamais connu la réa, qui ne sont pas si vieux, qui n'étaient pas en mauvaise santé, comme Mourad, c'est très traumatisant de se réveiller d'un coma. Jusqu'à ce qu'il voie quelques progrès, Mourad était vraiment déprimé, car _à son réveil, il ne pouvait plus ni parler ni bouger le moindre membre_."

Ne plus pouvoir bouger ses mains, ses pieds, on appelle ça une neuromyopathie de réanimation. Le coma a engourdi les membres, il va falloir les réveiller, eux aussi. Le phénomène est classique, mais très stressant évidemment pour le patient. "Il y a des jonctions au niveau neural qui marchent beaucoup moins bien, on a eu beaucoup de cas comme ça avec le Covid. Il faut tout retravailler, réapprendre", explique Joséphine Cottias. 

Médecins, infirmiers, kinés, orthophonistes, psychologue, diététiciens... Une trentaine de personnes travaillent ici. Moyenne d'âge des patients : 60 ans. 36 ans pour le plus jeune, 77 ans pour le plus âgé. "Le plus jeune venait de l'hôpital Bichat", explique le docteur Gérald Choukroun. C'était au début de l'épidémie, et je dois dire que la jeunesse est un atout : il a récupéré très vite, on a pu lui retirer le respirateur et la trachéotomie beaucoup plus rapidement que la moyenne, en moins d'une semaine." Les autres mettent en général le double et ne sortent pas de ce service avant un mois, pour poursuivre encore après par une dernière étape, dans un établissement de soins de suite et de rééducation, avant le retour à la maison. "Avec le Covid", explique le Docteur Choukroun, "j'ai le sentiment que les patients récupèrent plus vite physiquement, mais plus difficilement moralement. _Ils ont du mal à se remettre de leur sidération_".

L'autonomie respiratoire se récupère par paliers

À Forcilles, on accueille les patients après la phase la plus aiguë de la maladie. Le premier objectif, avant même de retrouver la marche et l'appétit, c'est de récupérer une autonomie respiratoire. Ça ne se fait pas d'un coup mais par paliers, explique le docteur Choukroun : "C'est un peu comme si vous gravissiez une montagne à vélo avec un moteur électrique. Ici, le moteur, c'est la respiration artificielle. Au début, le moteur fait tout. On ne va pas vous l'enlever d'un coup, sinon vous tombez. On va commencer à en limiter la puissance, pour que vous preniez le relais de plus en plus, en faisant travailler vos cuisses, en l'occurrence ici, vos poumons. Et quand vous y arrivez, on va carrément vous enlever le moteur cinq minutes, puis dix minutes, etc. pour voir comment vous vous débrouillez tout seul. Ça va prendre des jours, et c'est beaucoup de souffrance pour le patient, mais c'est la méthode pour récupérer l'autonomie respiratoire. Quand on estime que c'est bon, et qu'il n'y a plus de risques, ni respiratoire, ni d'infection, on enlève aussi la trachéotomie."

Réapprendre à respirer, mais aussi déglutir, parler, manger, marcher va prendre des semaines. Récupérer de sa fatigue, aussi, d'autant que les patients gardent sur les poumons des traces qui inquiètent le médecin : "C'est l'intensité et la persistance de ces anomalies au scanner qui nous inquiètent, à plus de deux mois du début de la maladie, c'est vraiment préoccupant. Il va falloir suivre ces patients sur la durée pour voir s'il ne leur reste pas un handicap respiratoire définitif pour leur vie future." En trois mois d'épidémie, le service a reçu 53 patients Covid : il en perdu quatre. Des patients âgés, de plus de 70 ans, avec trop de complications post-réanimation.

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