Une nouvelle page de l'histoire turque est en passe de s'ouvrir. Le référendum du 16 avril pourrait étendre les pouvoirs d'Erdogan qui a déjà réduit à néant l'opposition.

Les affiches pour le oui, "evet", fleurissent partout en Turquie, comme ici à Istanbul : "pour l'amour du pays, oui"
Les affiches pour le oui, "evet", fleurissent partout en Turquie, comme ici à Istanbul : "pour l'amour du pays, oui" © Maxppp / Benjamin Chauvin

Depuis le coup d'État raté du 15 juillet 2016, la Turquie est sous état d'urgence. Le président Recep Tayyip Erdogan exerce donc déjà les pleins pouvoirs qui pourraient définitivement lui être accordé si le "oui" l'emporte au référendum du 16 avril prochain. Depuis, des dizaines de milliers d'opposants ont été arrêtés et des milliers de fonctionnaires limogés.

À lire également : Référendum en Turquie, finie la démocratie ?

Des dizaines de milliers d’arrestations, des fonctionnaires limogés par milliers: Erdogan semble décidé à réduire à néant tous ses opposants. En haut de la liste, il y a son pire ennemi et ancien allié, le prédicateur Fetullah Gulen. Gulen dont Erdogan voit la main derrière le putch.

Ses partisans sont traqués, partout. Nous sommes partis sur les hauteurs d’Istanbul rencontrer Essra. Un rendez-vous pris - via des intermédiaires - et fixé par messagerie cryptée. Des précautions qui s'imposent depuis l'arrestation du mari d'Essra, un soldat interpellé par la police un matin, après le coup d'État.

Son crime ? : la possession d’une appli, By lock, qui serait utilisée par les gulenistes pour parler entre eux. Depuis cette arrestation, Essra a tout perdu. Emploi, maison, amis, soutiens, aide médicale. Essra est une pestiférée, même pour ses parents qui la rejettent et lui demandent de divorcer. Elle se retrouve sans moyens d'assurer la défense de son époux.

Il n’y a pas de charges, il n’y a même pas eu de procès… Mais eux, ils ont déjà jugé, dans leur tête. Les gens ont peur que s’ils sont en contact avec des gens comme nous, il leur arrive quelque chose à leur tour. Parfois, je suis moins en colère, je peux presque comprendre. Vous savez comment les choses se passent en ce moment : il suffit qu’il y ait le moindre lien, et la police débarque et vous emmène, à votre tour.

Un sentiment de peur qui plane sur la société turque

A Bek-Chik-Tas, dans le centre d'Istanbul, la peur est palpable. Partout des stands de campagne – très animés. Et puis, plus loin, il y en a un autre, barricadé par la police. C’est celui du HDP, le parti kurde. Et personne n’ose s’en approcher de peur de se faire arrêter.

Depuis la reprise sanglante du conflit avec les kurdes, ces derniers sont redevenus des cibles. Et même leurs députés ne sont pas épargnés. Plusieurs leaders sont aujourd’hui en prison.. Ayse (Aicha) Erdem est membre du conseil politique du parti.

La cible : des gulenistes, les kurdes, les opposants politiques, mais aussi les médias

Presque tous les médias indépendant ont fermé, ou sont passés dans les mains de proches du pouvoir. Des dizaines de journalistes sont en prison. Et il y a aussi ces milliers de fonctionnaires, juges, profs, universitaires, suspendus du jour au lendemain. Mais "il n’y a pas de fumée sans feu" disent les partisans de Erdogan pour justifier ces purges… Emma Sinclair Webb, de l’organisation Human Rights Watch déplore le climat qui s'est installé.

Les gens qui osent s’exprimer sont immédiatement sanctionnés et ça envoie un signal à tout le monde. Vous avez dû le remarquer, lors de vos interviews, beaucoup de gens ne veulent pas parler publiquement, ils ont peur d’être reconnus, ils ont peur des représailles. Quand on voit que tant de personnes ont été licenciés d’un coup… Des fonctionnaires, des profs : ils sont virés, ils n’ont plus le droit de travailler en Turquie, leurs passeports sont confisqués, parfois ils ne peuvent plus voyager, leurs avoirs peuvent être saisis. Ça a un effet tétanisant et ça vous dit bien quel genre d’État est aujourd’hui la Turquie…

Ce jeudi matin, les sondages donnent le oui vainqueur… 52% en faveur des pleins pouvoirs à celui que beaucoup de Turcs appellent "le Nouveau Sultan".

L'équipe
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.