On estime qu’ils sont encore environ 500 enfants, nés de parents Français, en zone irako-syrienne. Plus de 70 d’entre eux sont rentrés en France, ces derniers mois. Comment sont-ils accueillis à leur arrivée ? Quelle prise en charge pour ces petits revenants, que certains considèrent comme des bombes à retardement ?

La Française Melina Bougedir, arrêtée dans un bastion islamiste l’été dernier, se présente à son procès à Baghdad avec son dernier fils. Ses trois autres enfants, rentrés en France, ont été pris en charge par les autorités.
La Française Melina Bougedir, arrêtée dans un bastion islamiste l’été dernier, se présente à son procès à Baghdad avec son dernier fils. Ses trois autres enfants, rentrés en France, ont été pris en charge par les autorités. © AFP

Quand leur avion se pose sur le tarmac de Roissy, de retour de zone irako-syrienne, c’est souvent la première fois, que ces enfants foulent le sol français. Car beaucoup d’entre eux sont nés à Raqqa ou à Mossoul. Ceux-là reviennent d’ailleurs sans état civil reconnu par la République Française, et certains attendent depuis plus d’un an, de retrouver le nom que leur avaient transmis leurs parents à la naissance. 

Dès la sortie de l’aéroport, ces petits revenants sont désormais quasi systématiquement placés, provisoirement, dans des familles d’accueil, ou dans des foyers, pendant que leurs parents sont emmenés par des policiers antiterroristes. Marion* (le prénom a été changé) est une jeune mère d’une vingtaine d’années, qui a passé plus d’un an sous le califat de Daech. Elle y était partie dans l’espoir d’y vivre plus sereinement sa religion, et en rêvant du grand amour, avec un soldat de l’Etat islamique qu’elle avait rencontré sur les réseaux sociaux. Quand elle est revenue en France, un soir d’automne, son bébé de sept mois accroché à elle, un policier lui a expliqué à sa descente de l’avion qu’elle allait devoir se séparer de son enfant. « Il m’a dit : faut qu’on prenne votre fils, on va le placer. En plus, il dormait à ce moment-là. Donc moi, je l’ai laissé et ils sont partis avec, et moi je suis partie en garde à vue pendant quatre-vingt-seize heures. Après, j’ai été libérée, mais j’ai pas pu récupérer mon fils. J’ai dû attendre trois semaines peut-être. J’aurais préféré qu’il soit placé chez ma famille. Il avait sept mois, je l’allaitais, ça a dû être dur pour lui quand il s’est rendu compte que j’étais pas là, la nuit. »

Des enfants traumatisés

Ces placements provisoires, pas toujours compris, sont décidés dans l’urgence, par des procureurs qui confient d’abord ces petits revenants à l’Aide sociale à l’enfance. Puis, au bout de quelques jours, des juges des enfants prennent le relais. Ils reçoivent dans leurs bureaux, les parents, soit incarcérés, soit sous contrôle judiciaire. Les enfants sont présents. Les magistrats décident donc en présence de toute la famille, de maintenir ou pas le placement des enfants. Une décision souvent délicate à prendre, témoigne ce juge des enfants de Bobigny, spécialisé dans ces affaires de retour de Syrie et d’Irak depuis plus d’un an. « Quand on voit les parents, ils ne nous donnent pas forcément d’information sur le vécu et ils ont tendance à banaliser ce qui a pu se passer là-bas –ce qui est logique, puisqu’ils sont poursuivis pénalement. Mais on a du mal à savoir quels sont les traumatismes qu’ont pu vivre les enfants. Ce qu’on constate globalement, c’est que ce sont des enfants qui arrivent dans des états de santé qui ne sont pas bons, ils font beaucoup de cauchemars. Donc je pense qu’il ne faut pas remettre immédiatement les enfants à leurs parents. Il est nécessaire d’avoir un sas, qui permette aussi de faire un bilan médico-psychologique. Il faut prendre le temps. » Dans la plupart des cas, le placement est donc prolongé, souvent plusieurs mois, a fortiori dans les situations où les deux parents sont en détention provisoire. Même si leurs parents sont incarcérés, les enfants peuvent être autorisés à leur rendre visite au parloir, en présence d’éducateurs. Les parents écrivent aussi à leurs enfants. Des lettres tendres, qui passent par les juges des enfants. 

Ecoutez le témoignage d'un juge des enfants de Bobigny, spécialisé dans ces dossiers de retours de Syrie.      

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Témoignage d'un juge des enfants, spécialisé dans les dossiers de retours de Syrie.

Par Sophie Parmentier

A Bobigny, ils sont quatre juges spécialisés. C’est en Seine-Saint-Denis que sont suivis les deux tiers de ces petits revenants. Les juges de Bobigny insistent sur le fait qu'ils s’efforcent de ne jamais séparer les fratries, dans la mesure du possible. Même si au-delà de quatre enfants, la séparation est quasi inévitable, reconnaissent-ils à regret. Souvent, ces juges reçoivent aussi des grands-parents, des oncles, des tantes, qui veulent récupérer les enfants. 

Mais cela nécessite une enquête, explique une autre juge des enfants de Bobigny. « Notre décision ne doit jamais être prise comme une sanction. Même si des grands-parents se sentent souvent victimes de Daech. On n’est pas là pour dire qui est victime, qui est coupable. Nous, nous sommes là pour décider si l’enfant en danger peut ou non, dans un souci de protection, être remis à sa famille élargie. Pour cela on a besoin de mieux connaître l’histoire de cette famille, de savoir notamment s’il existait avant le départ, des conflits, entre les grands-parents et les parents, de savoir si les grands-parents vont être capables de préserver la place de leurs enfants, pour que le petit enfant ne soit pas déchiré, par ce qu’on appelle le conflit de loyauté. Et de fait, on a besoin de vérifier que les grands-parents vont pouvoir se tenir à cette juste place. »

Offrir une autre vérité que celle de Daech

Ces enfants effraient une partie de l’opinion publique, et même certains des professionnels qui s’occupent d’eux, « entre peur et fascination », note un juge. Peuvent-ils être des « bombes à retardement », comme le procureur de la République de Paris, François Molins, le redoute ? Combien se sont entraînés dans les camps que Daech avait créés pour former les lionceaux du califat et les programmer pour tuer ? A ce jour, en France, seuls huit mineurs de retour de Syrie ont été mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste. Quatre ont été jugés. Tous étaient partis là-bas sans leurs parents. La plupart d'entre eux avaient plus de seize ans. Tous les autres petits revenants, n’ont a priori pas été entraînés au maniement des armes. Les deux-tiers ayant moins de 8 ans. Mais ils ont peut-être vus des exactions. Tous sont traumatisés par les bombardements à répétition. Traumatisés aussi, souvent, par la mort d’un parent. « Ces enfants dessinent beaucoup de maisons en flammes, avec du rouge, comme le sang », raconte le psychiatre Serge Hefez, qui suit plusieurs d’entre eux. Mais il ajoute qu’il ne faut pas en avoir peur. Ne surtout pas les stigmatiser à l’école. Et ne pas oublier qu’ils pourront grandir avec une autre vérité que celle de Daech, comme avant eux, des enfants de criminels qui se sont construits sans jamais commettre de crimes. Pour tous les spécialistes qui s’occupent de ces enfants, le plus grand défi est de les aider à continuer à aimer leurs parents, en leur faisant découvrir d’autres modèles de vie, loin de toute radicalité.

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