Après Sivens, un nouveau barrage suscite des tensions cette fois dans le Lot-et-Garonne. Malgré les interdictions, la chambre d'agriculture a creusé une retenue d'eau pour l'irrigation, le lac de Caussade. Le tribunal administratif de Bordeaux examine le dossier jeudi 14 mars.

Le chantier du Lac de Caussade pourra stocker 920.000 mètres cubes d'eau
Le chantier du Lac de Caussade pourra stocker 920.000 mètres cubes d'eau © Radio France / Sandy Dauphin

"Qui mieux que les agriculteurs pour s'occuper de l'agriculture"

Cette phrase écrite en rouge sur un panneau défie les visiteurs à l'entrée du sentier boueux qui mène au chantier, au lieu-dit Caussade sur la commune de Saint-Pierre-de-Caubel (Lot-et-Garonne). Après quatre mois de travaux, la digue de 300 mètres de long sur 14 mètres de hauteur est achevée. Du haut de ce rempart, fait d'argile compacté et de rochers, on aperçoit un bulldozer qui finit de niveler le fond d'un immense cratère. Le lac de Caussade pourra stocker 920 000 mètres cubes d'eau. Objectif :  irriguer une vingtaine d'exploitations (céréales, maraîchage, noisetiers) et soutenir le débit du cours d'eau le Tolzac, l'été. 

Un chantier défendu par le syndicat agricole Coordination rurale
Un chantier défendu par le syndicat agricole Coordination rurale © Radio France / Sandy Dauphin

"Le chantier est en phase terminale, il ne reste plus que deux semaines de travaux. Le lac est prêt à être mis en eau." se félicite Patrick Franken, le patron de la Coordination rurale, syndicat majoritaire au sein de la Chambre d'agriculture de Lot-et-Garonne, maître d'ouvrage de la retenue. Avant d'ajouter : "Vouloir revenir en arrière c'est trop tard". Une cinquantaine d'agriculteurs se sont relayés nuit et jour pour creuser la retenue avec du matériel de location. On les appelle les travailleurs du lac. 

Le lac artificiel a été creusé malgré l'interdiction de la préfecture

Sauf que ce lac n'a pas d'existence légale. En juin 2018, la préfecture du Lot-et-Garonne avait autorisé le chantier avant de faire marche arrière cinq mois plus tard. Les ministères de l'Environnement et de l'Agriculture ont mis leur veto. L'autorisation préfectorale est retirée. Mais les travaux se poursuivent. Quand les gendarmes ont voulu apposer des scellés sur les engins de chantier, le 23 janvier dernier, ils ont été bloqués par un cordon d'agriculteurs. "Quand des gens qui habitent à 700 km viennent nous expliquer que ce qu'on fait dans le Lot-et-Garonne c'est mal, nous on ne l'admet pas" explique Thibault Stuyk, ce jeune agriculteur fait de l'élevage de poules pondeuses, de porcs et de la multiplication de semences. Il attend avec impatience le lac de Caussade pour accroître le rendement des céréales destinées à nourrir ses animaux : "L'irrigation, c'est vieux comme le monde. Les Égyptiens irriguaient déjà leurs cultures. 

Nous, l'été, on passe deux ou trois mois sans eau ou très peu. On est dépendant des orages. On a besoin de cette eau.   

Les écologistes dénoncent un climat d'intimidation

Dans ce territoire rural, les opposants au projet sont rares et surtout discrets. L'association de protection de la nature, la Sepanlog, préfère recevoir dans son fief, à une trentaine de kilomètres à vol d'oiseau de Caussade, dans la réserve naturelle de la Mazière. Cette zone humide protégée est un îlot entre les champs de maïs à perte de vue. "Les opposants au barrage de Caussade ne peuvent pas s'en approcher car on estime qu'ils se mettent en danger" affirme l'administrateur de la Sepanlog Jean-Pierre Lacave. "Les gens, quand ils vont voir, sont suivis, pistés, ce n'est pas simple". En ligne de mire, la Coordination rurale, le remuant syndicat agricole vient d'être largement réélu (60% des voix) à la tête de la chambre d'agriculture du Lot-et-Garonne, devenue l'un de ses bastions. Son slogan "Foutez-nous la paix, laissez-nous travailler" est affiché sur une pancarte à l'entrée du chantier du lac de Caussade. 

Une situation ubuesque

Au-delà des intimidations, les écologistes dénoncent une perte de biodiversité, mais surtout un accaparement de l'eau alors même que cette ressource va devenir de plus en plus déficitaire sous l'effet du réchauffement climatique dans ce territoire au confluent entre le Lot et la Garonne. "Pour les agriculteurs de la Coordination rurale, l'eau qui tombe sur un territoire leur appartient" analyse Lionel Feuillas conseiller municipal Europe écologie les verts à Villeneuve-sur-Lot, non loin de la retenue. "Ils considèrent que l'eau qui tombe l'hiver file jusqu'à la mer et ne sert à rien et donc qu'il faut la stocker. Or nous savons qu'elle a un impact tout au long de son parcours, pour la recharge en nappe phréatique, pour permettre la reproduction des espèces. Il faut aussi que l'eau douce arrive à la mer pour faire vivre les ostréiculteurs dans le bassin de Marennes-Oléron. Vous voyez que ça ne peut pas se gérer au niveau des propriétaires d'un terrain, mais à l'échelle du circuit de l'eau."   

De son côté, la Fédération de pêche du Lot-et-Garonne n'est pas opposée au principe des retenues, mais elle a émis des réserves sur le projet de lac de Caussade dont la capacité de stockage a été revue à la hausse au fil du temps. Son vice-président Alain Lartigues se demande bien comment on va sortir de cet imbroglio : "On a de très bonnes relations avec les agriculteurs. On ne va pas faire la guerre. Mais je pense que certains se sont mis en difficulté. Il aurait fallu revoir le projet. Ça aurait duré quelques mois mais au moins on aurait été dans les clous. C'est une situation ubuesque mais j'espère qu'on pourra en sortir par le haut". 

Se pose aussi la question de la conformité des travaux effectués bénévolement par les agriculteurs. La Coordination rurale affirme qu'ils ont été menés dans les règles de l'art. Mais les collectivités locales, même si elles soutenaient le projet initial, vont-elles débloquer des financements publics pour un chantier illégal ?

Le ministère de la Transition écologique a demandé aux agriculteurs de travailler à une solution alternative. Mais jusqu'où ira la fronde de la chambre d'agriculture du Lot-et-Garonne ? Pour l'instant, elle a ignoré les décisions de justice et les injonctions de la préfecture. 

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