Le Nigeria vote ce week-end : l'heure du bilan pour le président qui avait promis d'éliminer Boko Haram, le terrible groupe djihadiste. Loin d'être défait, il multiplie ses attaques. Tout autour du lac Tchad, se réfugient des populations traumatisées, quand les combattants se cachent sur les îles du secteur...

Koulkimé, sur les rives du lac Tchad, accueille des réfugiés et d'anciens djihadistes
Koulkimé, sur les rives du lac Tchad, accueille des réfugiés et d'anciens djihadistes © Radio France / Claude Guibal

L'ombre de Boko Haram a depuis longtemps contaminé les pays du secteur : Nigeria, Niger, Cameroun, Tchad... Notre reporter Claude Guibal s'est rendue sur place côté tchadien.

Du sable, des huttes de bois flotté, des chèvres... Il n'y a qu'une seule maison en dur à Koulkimé, en briques d'argile, hantée par le vrombissement des mouches. Pas un meuble, juste quelques couvertures par terre, et debout cet homme au regard intense sous son turban mauve.

Pour Mohamed Awda, représentant du chef du canton, "l'armée seule ne parviendra pas à eliminer Boko Haram"
Pour Mohamed Awda, représentant du chef du canton, "l'armée seule ne parviendra pas à eliminer Boko Haram" © Radio France / Claude Guibal

Mohamed Awdi Auda est le représentant du chef du canton : lorsque le président tchadien, Idriss Déby, a proposé aux jeunes recrutés par Boko Haram de se rendre contre une amnistie, il a accepté d'en accueillir à Koulkimé. "C'est une grande responsabilité, oui. Il faut être tolérant. Dans chaque société, il y a des gens qui font le bien et d'autres qui commettent des erreurs", explique-t-il.

La promesse d'un paradis loin de la misère

Assis sur le sol, deux hommes, deux frères. L'un a 23 ans, l'autre 19, et leur vie a basculé il y a quatre ans. "Moi, je faisais un peu de commerce, j'étais tranquille", raconte l'un d'eux. "Et un jour, il y a des jeunes qui étaient partis qui sont revenus au village et nous ont dit que là où ils étaient, c'était vraiment bien, qu'il y aurait tout ce qu'on voudrait, de l'argent, des femmes, tout..."

Abdoulaye et Moussa Ali ont passé trois ans au sein de Boko Haram au Niger
Abdoulaye et Moussa Ali ont passé trois ans au sein de Boko Haram au Niger © Radio France / Claude Guibal

Ce paradis, Abdoulaye jure y avoir cru. Alors qu'ici, sur les rives du lac, il n'y a rien : le Tchad est le troisième pays le moins développé au monde. Pas d'eau courante, pas d'électricité, pas d'emploi... La région entière vit sous perfusion humanitaire depuis les immenses sécheresses des années 70. Le lac ne s'en est jamais remis, et 40 millions de personnes en dépendent.

Abdoulaye raconte que leurs parents ont tenté de les dissuader... Mais ni lui, ni son frère n'ont écouté. Il se souvient de ce village du Niger où il a appris à monter et démonter une arme, à tirer, les cours de religion, les attaques de villages, le pillage du bétail (revendu ensuite) ou encore les femmes enlevées comme captives et offertes comme épouses aux combattants.

Quand on lui demande s'il a tué, Abdoulaye dit que non, qu'il a à peine combattu : "Si tes chefs te demandent d'aller te battre, tu ne peux pas refuser. Ceux qui disent non, ils se vengent sur eux, il y a des représailles... Donc tu as peur, tu n'as pas le choix et tu obéis."

"On les regarde de loin, on les surveille"

Pour traquer Boko Haram, l"armée tchadienne a vidé les îles frontalières de leurs habitants, les ajoutant aux centaines de milliers de réfugiés. À Koulkimé, il y a ainsi des déplacés qui vivent dans le village, aux côtés des ex-djihadistes. L'un d'eux, le visage scarifié, témoigne : "Moi, je viens de lorgo. Le village voisin a été attaqué, on a compris que c'était notre tour et on a fui immédiatement. C'est à peine si l'on a pu attraper nos enfants, on n'a rien pris d'autre avec nous."

Ali Abdallah, déplacé réfugié à Koulkimé
Ali Abdallah, déplacé réfugié à Koulkimé © Radio France / Claude Guibal

Forcément, quand les repentis de Boko Haram sont arrivés, il explique que "l'on n'a pas voulu se mélanger avec eux, bien sûr. On les regarde de loin, on les surveille. Mais ça va, il n'y a pas eu de problème." 

Abdoulaye baisse la tête. Il est, il le sait, la honte de sa famille. Il vit a nouveau à leurs crochets : pour ne pas qu'il reparte, son père lui a même trouvé une femme. En résidence surveillée, il n'a pas le droit de bouger. Et quand on lui demande s'il a cherché à inciter d'autres jeunes à quitter Boko Haram, Abdoulaye ouvre enfin ses yeux, vides, indéchiffrables : "Si ceux qui sont là-bas pouvaient se dire que s'ils revenaient ici, ils auraient du travail, ils reviendraient tous... Mais s'ils savaient que s'ils rentrent, ils vont rester les bras ballants, et à l'écart, alors ils risquent de penser qu'il vaut mieux ne pas revenir."

Le Tchad est le troisième pays le moins développé au monde
Le Tchad est le troisième pays le moins développé au monde © Radio France / Claude Guibal

Car dehors à Koulkimé, il n'y a que du soleil, du sable, des réfugiés, la malnutrition, l'insécurité... Et le crépuscule de Boko Haram apparait soudain bien lointain.

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