Gibraltar, petit bout de Royaume-Uni à la pointe sud de l’Espagne a voté à 96% pour rester dans l'Europe, mais il se prépare maintenant à un Brexit dur, de quoi remuer bien des tensions avec le voisin espagnol.

Chaque jour, plus de 10.000 personnes traversent la frontière depuis La Linea pour aller travailler à Gibraltar.
Chaque jour, plus de 10.000 personnes traversent la frontière depuis La Linea pour aller travailler à Gibraltar. © Radio France / Audrey Tison

C'est une enclave de sept kilomètres carrés en forme de promontoire vers la Méditerranée. Pour s'approcher du célèbre rocher, il faut passer par la Linea de la Conception, ville espagnole où débute l'unique voie terrestre en direction de Gibraltar. Environ 14.000 personnes y convergent chaque jour pour passer la frontière, en voiture ou à pied.Premier bâtiment à traverser, celui de la douane et de la police aux frontières espagnoles. Chacun tient son passeport ouvert à hauteur de visage, l’agent y jette à peine un regard, les piétons n'ont même pas besoin de s’arrêter de marcher. Moins de 100 mètres plus loin, même démarche face aux autorités britanniques, qui adressent un regard un peu plus appuyé. En moins d’une minute, on a changé de pays : une cabine téléphonique rouge est là pour le décor.

Nous on est espagnoles alors on ne parle pas anglais, mais espagnol ! Parmi les  femmes qui travaillent, on est beaucoup plus d'Espagnoles que de femmes de Gibraltar. Sans nous, ils ne seraient rien ici - Lellie, femme de ménage à Gibraltar.

Seulement quelques mètres séparent l'Espagne et le territoire sous souveraineté britannique.
Seulement quelques mètres séparent l'Espagne et le territoire sous souveraineté britannique. © Radio France / Audrey Tison

Plus du tiers de la population active vient de l’autre côté de la frontière. Ils sont espagnols, marocains ou encore roumains, et se demandent ce que le Brexit leur réserve. A priori les contrats de travail devraient être maintenus, leur droit à passer la frontière aussi mais les contrôles pourraient devenir beaucoup plus stricts, craignent-ils. 

Je pense que la police va systématiquement demander nos passeports et sera plus lente. Ca peut donner 3 heures ou 6 heures d’attente pour les piétons, davantage pour les voitures, ça deviendra peut-être impossible de passer la frontière pour aller au travail ! - Laeticia, designeuse espagnole.

Ce n'est pas en Andalousie, où le chômage atteint les 30% que les Espagnols peuvent espérer retrouver du travail. Si les travailleurs frontaliers nous parlent de contrôles accrus, c'est parce qu'ils les ont déjà vécus. La frontière est utilisée par les gouvernements pour passer des messages au voisin.

Seulement quelques mètres séparent l'Espagne et le territoire sous souveraineté britannique.
Seulement quelques mètres séparent l'Espagne et le territoire sous souveraineté britannique. © Radio France / Audrey Tison

Peter, guide touristique très affable raconte un épisode qui remonte à 2013 : "on a eu une file de voitures jusqu’à 'Europa point' tout au bout de Gibraltar, il y avait jusqu’à 10 heures d’attente pour passer ! C’était juste après que le gouvernement local ait décidé de construire une digue artificielle. Les blocs de béton étaient disposés dans les eaux espagnoles, ça a été considéré comme un conflit entre les pays". Cet Espagnol, qui habite sur le territoire de Gibraltar depuis des décennies, se rappelle aussi des 17 ans de blocage total de la frontière, décision prise par Franco en 1969, les habitants de Gibraltar venaient de voter le maintien sous souveraineté britannique. 

Gibraltar était devenue une île à cause des politiques. Et maintenant le Brexit pourrait déclencher de nouveaux problèmes à cette frontière, alors qu’on a de très bonnes relations, de l’amitié. Que veulent-ils créer ? Une autre guerre ?", demande Peter.

L’autre sujet brûlant du moment, c’est l’attitude de l’Union européenne. Il y a un mois un document qualifiait Gibraltar de "colonie du Royaume Uni". Mary, 70 ans, l’a en travers de la gorge. Cette Gibraltarienne de naissance a voté pour le remain il y a trois ans, aujourd'hui elle a changé d'avis.

Nous, on a voté pour le remain et que font-ils ? Ils disent qu’on est une simple colonie et qu’on doit faire ce que veut l’Espagne. Ce n’est pas juste ! - Mary, 70 ans.

Depuis le rocher de Gibraltar, on aperçoit la piste de l'aéroport puis la ville espagnole de La Linea.
Depuis le rocher de Gibraltar, on aperçoit la piste de l'aéroport puis la ville espagnole de La Linea. © Radio France / Audrey Tison

Du coté des entreprises, on affiche sa sérénité. Ici, l’activité est dominée par les services : banques et jeux en lignes, profitent d’une fiscalité avantageuse. Neil Entwistle travaille dans le domaine des assurances (Sovereign insurance), il estime que son entreprise est bien préparé : "On a des clients dans toute l’Europe, on a pris des _mesures pour nous mettre en place une filiale à Malte_. Cela nous donne la possibilité d’avoir un passeport Européen et de faire des opérations depuis Malte." 

Gibraltar étant très petit, on peut répondre très rapidement. On a notre propre gouvernement et notre propre Parlement, on peut voter des lois très vite. Petit, c’est synonyme de rapide et de compétitif - estime Mike Nicholls, chef d'entreprise.

Des logements et bureaux en construction pour accueillir ceux qui voudrait éviter de passer la frontière à l'avenir.
Des logements et bureaux en construction pour accueillir ceux qui voudrait éviter de passer la frontière à l'avenir. © Radio France / Audrey Tison

Le Brexit fait même des heureux ici : les promoteurs et agences immobilières. Mike Nicholls dirige la principale agence de l'enclave (Chestertons), il affirme que ses ventes ont augmenté de 20%. Il a aussi loué 30% d'appartements en plus. Même si les loyers y sont deux fois plus élevés, certains employés feraient le choix de venir habiter de ce côté pour éviter les soucis à la frontière.

Reste la question de l’approvisionnement en biens. Gibraltar ne produit quasiment rien sur son territoire, tout arrive par la route via l'Espagne, mais aussi par bateau directement dans le port local, et par avion dans le petit aéroport. De quoi assurer un approvisionnement même en cas de conflit avec le voisin espagnol.

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