Reportage au sein de la majorité russe silencieuse, qui se tient à l’écart du bras de fer entre le président Vladimir Poutine et Alexeï Navalny, et alors que des rassemblements de soutien au leader de l'opposition ont eu lieu ce dimanche 14 février.

À Moscou, le 7 février 2021, patrouille de la police anti-émeute pour empêcher d'éventuelles manifestations de soutien au chef de l'opposition emprisonné dans le centre-ville de Moscou, Alexei Navalny
À Moscou, le 7 février 2021, patrouille de la police anti-émeute pour empêcher d'éventuelles manifestations de soutien au chef de l'opposition emprisonné dans le centre-ville de Moscou, Alexei Navalny © AFP / Alexander NEMENOV

Au cri de "Liberté ! Liberté !", les soutiens en Russie de l’opposant Alexeï Navalny ont beau s'être mobilisés à quatre reprises ces dernières semaines, le Kremlin est resté inflexible. Les flashs mobs à la lumière des téléphones portables n’ont rien changé: Vladimir Poutine s’appuie toujours sur une police répressive, mais également sur une part importante de la population, soit apeurée, soit marquée par un passé douloureux, ou bien encore indifférente.

"Je veux de la stabilité"

D’un pas alerte malgré l’épaisseur de la neige, Marina, 64 ans, retraitée, met un point d’honneur à venir nous accueillir jusqu’à la station de métro Jouliébino, dans l’une des grandes banlieues dortoirs à l’extrême sud-est de Moscou.

Avec une pension d’un peu plus de 200 euros par mois, Marina estime qu’elle ne s’en sort pas trop mal. Alors, manifester contre Poutine, ce serait peut-être, pour elle, prendre le risque de voir sa situation se dégrader. Bien sûr, elle a vu le film dans lequel Alexeï Navalny dénonce l’existence d’un palais présidentiel à 1 milliard d’euros. Mais elle se souvient aussi des années 90, avec les queues devant les magasins, le putsch manqué de 1991, ou encore les coups de canon sur le Parlement en 1993. Alors Marina se méfie beaucoup, avec son expérience personnelle, de ce qui vient de la rue, en espérant que le calme va finir par s’imposer.

"Je veux de la stabilité, et je pense que je ne suis pas la seule, parce qu’on a vécu beaucoup de choses vous savez. Bon d’accord, Navalny a trouvé le palais de Poutine, mais qu’est-ce qu’il fait après ? On savait déjà qu’il gagnait beaucoup d’argent et qu’il a des propriétés et sûrement qu’on ne sait pas tout, on peut juste imaginer. Mais je crois que la stabilité est la chose la plus précieuse pour nous. On en a déjà vu qui ont protesté, qui étaient contre Poutine… mais après, plus tard, ils ont obtenu de bons postes !". 

"En Russie, on ne change pas le pouvoir dans la rue"

À côté des retraités et des plus anciens qui prônent en majorité la stabilité du système, il y a ceux qui hésitent encore, comme Anton, bientôt quadragénaire, publiciste à Moscou. Il n’est pas insensible aux raisons qui poussent les soutiens d’Alexeï Navalny à manifester. Mais la forte répression policière et les faibles chances de réussite des opposants au Kremlin, l’ont jusqu’ici dissuadé de les rejoindre :

"Si on veut parler des dernières manifestations, on sait très bien qu’elles étaient interdites par le pouvoir et donc qu’elles étaient réprimées par la police. Je ne suis pas prêt à risquer ma tête pour Navalny. Même si moralement, je comprends pourquoi ils manifestent. Mais en Russie, on ne change pas le pouvoir dans la rue. Je pense que la situation peut changer seulement si le leader meurt, ou s’il y a une révolution de palais." 

"On ne nous apprend pas à respecter les hommes politiques"

Anton ajoute que Navalny n’est pas son héro, même s’il lui reconnait un certain courage pour être revenu d’Allemagne faire face à la justice et au pouvoir du Kremlin. Un comportement qui laisse indifférente Masha, 22 ans, étudiante à Moscou. Elle paie une partie de ses études grâce à un salaire de vendeuse dans un magasin. Elle n’a connu que Vladimir Poutine comme président. Mais quand ses amis ne jurent que par Navalny, elle avoue un profond désintérêt pour la politique telle qu’elle existe aujourd’hui en Russie :

"Je me fiche de ce qui se passe parce que pour moi, Poutine et Navalny, c’est la même chose. Mes amis aiment Navalny, alors que moi, je suis certaine qu’il ne ferait pas un meilleur président que Poutine. Quand tu vis en Russie, tu n’as pas envie d’avoir des responsabilités dans ce pays. C’est quelque chose je pense qui a avoir avec notre mentalité. On ne nous apprend pas à respecter les hommes politiques. En Russie, il n’y a pas beaucoup d’options. C’est pourquoi je voudrais partir un jour." 

Dans une récente étude de l’institut indépendant Levada, on apprend que seulement 26 % des russes résidents ont vu le film dans lequel Alexeï Navalny dénonce l’existence du palais présidentiel à un milliard d’euros de Vladimir Poutine. Tous les autres ne veulent pas voir, ne croient pas, ou s’accommodent de la situation. 

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