Dans Alep, derrière un soldat du régime
Dans Alep, derrière un soldat du régime © Radio France / Gilles Gallinaro

VIDÉO - C'est un document exceptionnel. Nos reporters, Valérie Corva et Gilles Gallinaro, ont passé quatre jours dans la partie d'Alep contrôlée par le régime. Depuis quatre ans, la ville est prise entre deux feux.

Plus de 200 000 morts et des millions de réfugiés et déplacés. La guerre en Syrie entrera en mars prochain dans sa quatrième année. Une ville symbolise aujourd’hui ce conflit sanglant qui ne trouve pas d'issue : Alep, deuxième ville du pays, ancienne capitale économique, une ville divisée en deux depuis juillet 2012 : les quartiers Ouest sont sous contrôle de l'armée syrienne tandis que ceux de l'est sont aux mains des insurgés.

Nos envoyés spéciaux Valérie Crova et Gilles Gallinaro ont passé quatre jours sur place, dans la partie contrôlée par le régime.

Une ligne de démarcation longue d’une vingtaine de kilomètres traverse Alep et son cœur historique aujourd’hui totalement dévasté. Pas une échoppe qui n’ait souffert des combats acharnés qui se sont déroulés dans la vieille ville entre les rebelles et les soldats loyalistes. Il n’y a plus âme qui vive dans le souk, où les Alépins aimaient autrefois se promener. C’était le plus ancien de Syrie. Au détour d’une rue, derrière un monticule de pierres que les soldats syriens ont érigé pour se protéger des francs-tireurs, un drapeau noir du Front Al Nosra a été planté au sommet d’un immeuble. Le soldat qui nous accompagne nous demande de nous dépêcher : les francs-tireurs sont de l’autre côté. Il faut traverser en courant sur une dizaine de mètres. Nous débouchons sur une petite place. Juste derrière, la citadelle d’Alep, majestueuse. Elle domine la ville et offre une position idéale. La citadelle a toujours été aux mains de l’armée syrienne depuis le début de la guerre nous explique Bassel Chouema. Il était architecte avant la guerre. C’est la première fois qu’il revient dans cette partie de la ville. Bassel se met à pleurer en voyant l’ancien Hôtel Carlton, situé au pied de la citadelle, et qui fut longtemps occupé par des soldats syriens et des miliciens pro-régime. Il a été dynamité par les rebelles l’an dernier, qui avaient placé des charges explosives dans des souterrains.

"Comment voulez-vous avoir un pays touristique, avec ces salauds ?"

À quelques encablures de la vieille ville, un autre hôtel est lui toujours debout : l’Hôtel Baron. Une institution à Alep. Les plus grandes figures du XXe siècle y sont passées : Nasser y a prononcé un discours en 1958, Agatha Christie a écritLe crime de l’Orient express dans son jardin et Laurence d’Arabie y avait ses habitudes. Le propriétaire de l’hôtel Baron, Armen Mazloumian, ne décolère pas. Il a dû se résoudre à fermer les portes. Car l’établissement jouxte un quartier tenu par les rebelles. Des roquettes sont tombées sur le toit, les chambres n’ont plus de fenêtres, l’eau s’infiltre par endroit. Armen Mazloumian est pessimiste :

Ca va durer encore longtemps, très longtemps, plus de cinq ans. Avec des idiots comme ces gens de Daesh, comment voulez-vous avoir un pays touristique, avec ces salauds ?

Ni courant, ni essence

Dans le reste de la ville, le bruit des détonations nous rappellent que les Alépins vivent en état de guerre. Et qui dit guerre, dit pénurie. De carburant tout d’abord. Il faut attendre de longues heures pour faire le plein d’essence. Pénurie de mazout aussi, une denrée rare alors que l’hiver est rude en Syrie en ce moment. Il n’y a pas de chauffage. Et puis les Alepins de l’Ouest subissent des coupures de courant pour une raison simple : la centrale électrique qui alimente la ville est située dans la partie Est, contrôlée par les rebelles comme en témoigne une femme qui vit dans le quartier arménien de Midane :

Il arrive que nous n’ayons pas de courant pendant cinq ou six jours. Ce sont les terroristes qui coupent l’eau et l’électricité pour qu’on craque et qu’on cède à leurs pressions. Les terroristes, c’est le terme utilisé par le régime et ceux qui le soutiennent pour désigner ceux qui appartiennent au camp d’en face.

Dans son bureau aux fenêtres baissées, derrière lequel trône un énorme portait de Bachar el Assad, le gouverneur d’Alep nous montre les roquettes qui sont tombées sur le bâtiment. Le gouvernorat, qui représente le pouvoir syrien, est une cible pour les rebelles. Mohamad El Elabi affiche pourtant une certaine confiance. L’armée syrienne reprendra bientôt toute la ville qu’elle encercle. Ce n’est qu’une question de temps dit-il. Quant à un projet de trêve que défend l’émissaire des Nations-Unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, il y est plutôt favorable mais sous certaines conditions :

Nous, en tant qu’État, on est prêt à tout faire pour que le sang des Syriens arrête de couler. On peut prendre la décision d’accepter un accord. Mais les autres, ils sont des milliers, et ils n’ont pas de leader. Ils ne peuvent pas prendre de décision. Et on ne peut pas croire ce qu’ils disent .

Un cessez-le-feu paraît bien lointain. Entre un régime qui continue de bombarder les secteurs tenus par les opposants à Bachar el-Assad, et des rebelles qui envoient des obus de mortier sur les quartiers pro-régime, les Alépins sont pris entre deux feux et se préparent déjà à vivre leur quatrième année de guerre, comme l’ensemble des syriens.

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