C'est une spirale infernale dont l'Etat essaye de sortir. L'hébergement d'urgence des familles sans abris se fait en grande partie aujourd'hui ...à l'hôtel !

Un système qui coûte cher, alimente d'ailleurs une filière économique, et pèse sur la vie de ces personnes en grande fragilité. Un véritable engrenage.

La chambre d'hôtel où vit la jeune mère guinéenne
La chambre d'hôtel où vit la jeune mère guinéenne © @CC/RF / @CC/RF

A l'origine il y a un principe : aucun enfant ne doit dormir dans la rue. Et un système généreux : la mise à l'abri des familles démunies. Comme ces deux femmes qui ont fait appel au Samu Social de Paris. La première a fui la Guinée-Conakry après une excision, elle est mère de jumeaux âgés de deux ans :

Je suis à l’hôtel depuis juillet 2011. Je suis restée longtemps dans une chambre où il y avait de l’humidité et pas d’eau chaude. Je n’ai personne, pas de famille en France. C’est dur.

La seconde, algérienne, est venue en France pour faire soigner son fils handicapé, et s’est vite retrouvé sans papier et sans domicile :

J’étais dans la rue et je savais pas où aller alors j’ai demandé au 115. C’est pour mon fils que j’ai tout sacrifié pour qu’il s’améliore et qu’il aille bien. J’ai pas les moyens de sortir de l’hôtel. Si je travaille pas comment je peux payer un loyer ? En plus on peut pas trouver de travail sans être régularisé.

En Ile de France : 15.000 personnes hébergées à l'hôtel en 2010, 35.000 aujourd'hui. La demande a explosé ces dernières années. Au départ, l'Etat a préféré réserver ces chambres plutôt que de construire des centres d'hébergements. Une solution souple, en apparence peu coûteuse,dix-sept euros par personne et par jour contre quarante euros dans les structures pour sans-abris.

Mais ce système s’est révélé pervers, et Christine Laconde , la directrice duSamu Social de Pari s en a parfaitement conscience :

Christine Laconde, directrice du Samu Social de Paris
Christine Laconde, directrice du Samu Social de Paris © @CC/RF / @CC/RF

L’hébergement hôtelier a été et est encore dans une certaine mesure une drogue dure. Comment en est-on arrivé là ? On a tous considéré qu'il débutait et s’arrêtait assez vite. En pratique non, car l’hébergement hôtelier ne durait pas quinze jours, ni même un ou deux mois, mais une année voire des années. __

Ces personnes en grande majorité étrangères sont dans une situation administrative souvent inextricable. Les associations les appellent les "ni ni" : ni régularisées ni expulsables. Donc le plus souvent sans emploi et sans ressources. Et puis la vie chaotique de familles ballotées d'un hôtel à un autre, les empêche de construire ce qui pourrait leur permettre justement d'en sortir, c'est un cercle vicieux. Le dispositif devient très coûteux, note Erwan Le Mener, sociologue à l'observatoire du Samu Social de Paris, presqu'absurde :

Une chambre d’hôtel pour trois personnes coûte environ 1500 euros par mois, or pour cette somme, même dans le parc privé, et même au cœur de Paris, vous trouvez mieux que 13m2 ! […] Des hôteliers et des commerçants ont vu qu’en hébergeant des familles ils pouvaient gagner un argent considérable. J’ai épluché les comptes de certains établissements et les indicatifs de profit sont vraiment au beau fixe !

550 hôtels au total hébergent des familles sans-abris. C'est 15% de l'offre en Ile-de-France. Le Samu Social de Paris s'est même structuré en créant une sorte de « booking.com » du social. Stéphanie Tocqué nous présente le PHRH, le Pôle d'hébergement et de Réservation Hôtelière :

L’ensemble des secteurs font le tour des hôtels le matin pour rechercher des chambres disponibles. Voyez par exemple, les familles de Paris : sur vingt-quatre familles, quatre ont été réorientées sur Paris, les autres sur la banlieue : Cergy St Christophe, Goussainville, Valenton, Sarcelles, Malakoff… On est en réelle saturation de dispositif.

Et c'est un autre effet pervers : orientées de plus en plus loin de leur lieu d'ancrage d'origine, ces familles s'enferment dans ce système, elles ne cherchent parfois même plus à en sortir. Fabien Descoubes dirige le pôle régional de suivi des familles à l'hôtel créé parLa Croix Rouge :

La sortie de l’hôtel est angoissante pour les familles même quand elles ont changé d’hôtels parfois quatre, cinq ou même huit fois, elles sont dans un système qu’elles connaissent et maîtrisent avec tous ces paradoxes et ces difficultés. Ils se sont parfois adaptés à l’hôtel : le mode de garde des enfants avec la voisine d’à côté, l’association de proximité. Et puis il y a aussi clairement un manque à gagner car beaucoup de familles soutiennent leurs proches restés au pays.

Pour sortir de cette spirale, sans remettre des familles à la rue, le gouvernement a lancé en mars 2015 un plan d'action qui s'appuie notamment sur le parc privé et ce qu'on appelle les locations solidaires : des loyers garantis grâce au suivi d'associations. Mais en attendant qu'il porte ses fruits le nombre de nuitées hôtelières continue d'augmenter même si le ryhtme s'est ralenti.

►►► Une enquête de Claire Chaudière à retrouver ce vendredi à 19h20 dans Secrets d'Info

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