Sur les murs de Raqqa, on peut lire la phrase suivante : "On la reconstruira". Un slogan que l’on retrouve dans de nombreux quartiers, car si la vie a repris dans l’ancienne capitale de Daech, elle se déroule au milieu des ruines et des pelleteuses.

I Love Raqqa, sur la place Al Naïm où les jihadistes décapitaient leurs victimes. Raqqa en Syrie. Février 2021
I Love Raqqa, sur la place Al Naïm où les jihadistes décapitaient leurs victimes. Raqqa en Syrie. Février 2021 © Radio France / Omar Ouahmane

Plus de trois ans après sa libération, Raqqa est toujours en partie en ruines. La reconstruction avance au ralenti sans l’aide de la communauté internationale. Les habitants de la ville syrienne sont livrés à eux-mêmes, en dépit des efforts de la nouvelle administration civile impulsée par les Kurdes avec le soutien des États-Unis. Détruite à 80 % durant la guerre contre Daech après un tapis de bombes, une frappe toutes les 8 minutes pendant près de 5 mois, le Conseil Civil de Raqqa estime désormais que 50 % seulement de la "perle de l’Euphrate" a été reconstruite. Car le chantier est titanesque : il a fallu déblayer des tonnes de gravats, transporter hors de la ville des centaines de milliers de mètres cubes de pierres, refaire les égouts et l’approvisionnement en eau...Un travail de forçat qui repose en grande partie sur la volonté de la population qui n'a pas été indemnisée après la destruction de leur ville .

Sur le mur est écrit : On la reconstruira. Raqqa Syrie mars 2021
Sur le mur est écrit : On la reconstruira. Raqqa Syrie mars 2021 © Radio France / Omar Ouahmane
Cette personne âgée a tout perdu, sa maison n'est plus habitable
Cette personne âgée a tout perdu, sa maison n'est plus habitable © Radio France / Omar Ouahmane

Une ville chantier où la reconstruction avance au ralenti

"Celui qui a de l’argent, peut reconstruire, celui qui n’en a pas et bien tant pis pour lui. Et nous on n’en a pas. Regardez, les destructions. Montez pour voir, trois roquettes se sont abattues ici. Tout a été détruit. Toutes nos affaires ont été ensevelies sous les gravats", raconte une femme âgée dont la maison n'est plus habitable. Des milliers de maisons anéanties : par conséquent, les familles sont contraintes de s’entraider notamment pour les hébergements, dans un mouvement de solidarité familiale qui est le pilier de la survie à Raqqa. Symbole de la difficulté pour la nouvelle administration civile, dominée par les Kurdes, à rebâtir la ville sans l’aide de la communauté internationale :

"Cela fait bientôt 4 ans et seulement la moitié de Raqqa a été reconstruite, tout ça grâce à nous, aux habitants, nous la reconstruisons de nos propres mains. Ils l’ont détruite et c’est à nous de la reconstruire ? C’est pas de notre faute, ce n’est pas nous qui avons emmené Daech à Raqqa. On y est pour rien, Ils l’ont détruite, c’est à eux de la reconstruire !"

Ce couple parents de 5 enfants vit dans un appartement sans portes ni fenêtres. Raqqa Syrie mars 2021
Ce couple parents de 5 enfants vit dans un appartement sans portes ni fenêtres. Raqqa Syrie mars 2021 © Radio France / Omar Ouahmane

En attendant, des milliers de familles vivent dans le plus grand dénuement, privés de tout comme Youssef et Dima, un jeune couple, parents de cinq enfants. Ils habitent un appartement, sans portes ni fenêtres. Le jour du reportage il pleuvait des cordes à Raqqa, de l'eau coulait le long des murs, le père attendait dans une rue avec une pelle espérant un "travail" à la journée car les chantiers sont nombreux à Raqqa, mais moins que les personnes au chômage qui ont besoin de  nourrir leurs familles en échange de quelques heures de labeur pour un billet qui leur permettra d'acheter du pain ou du sucre. Après un échange furtif, Youssef nous amène chez lui : 

"Ce sont des amis qui me l’ont prêté et qui m’ont dit qu’on pouvait l’occuper car car ma maison a été totalement rasée. Il y a une fuite au plafond et toutes les évacuations ont été détruites. J’ai tiré un câble pour avoir de la lumière, sinon il n’y a pas d’électricité, pas d’eau courante. Cela fait un an et trois mois que nous vivons ici, c’est le deuxième hiver."

"Le plus dur c’est pour les enfants, ils tombent souvent malades, ils attrapent la grippe, à cause du froid et de l’humidité. L’hiver il fait un froid glacial et l’été est brûlant, on est envahis par les moustiques."

Sans travail ni ressources, de nombreux habitants de Raqqa ont basculé dans l’extrême pauvreté et leurs enfants sont exposés au risque de malnutrition. D’autant que la livre syrienne a plongé sur le marché parallèle, avec un plus bas historique frôlant les 4 000 livres pour un dollar, contre 45 avant la guerre. Par conséquent, les produits de premières nécessités sont devenus hors de prix pour les ménages de Raqqa, qui s’en tiennent à l’essentiel : pain, sucre et huile.

La ville sous la menace des mines

Mais il y a plus grave encore. Plus de trois ans après sa libération, Raqqa n’en a pas fini avec les mines laissées par Daech. La ville est toujours piégée et, régulièrement, les équipes de déminage sont appelées pour neutraliser des mines artisanales.

Hagid dirige une équipe de déminage à Raqqa, ses moyens sont rudimentaires. Raqqa Syrie mars 2021
Hagid dirige une équipe de déminage à Raqqa, ses moyens sont rudimentaires. Raqqa Syrie mars 2021 © Radio France / Omar Ouahmane

Hagid dirige une unité de déminage, il vient d’être appelé par une famille qui a repéré un engin explosif dans son jardin dissimulé derrière un arbre par les djihadistes. L’équipement est rudimentaire, sans casque ni gilet de Kevlar :

"Cela fait deux ans que le déminage aurait dû être terminé mais on continue à trouver des mines tous les jours, c’est sans fin."

L’opération va durer plus d’une heure, les accidents sont fréquents : Hagid a perdu sept équipiers ces trois dernières années. 

Inimaginable sous Daech, la musique est aussi de retour à Raqqa, mahmoud professeur de guitare : "A l’époque de Daech, la musique était interdite alors je m’enfermais chez moi et je jouais tout doucement. Depuis que les djihadistes ont été vaincus, on est soulagés psychologiquement, on respire mais c’est dur de voir toutes ces destructions. Nos maisons ont été détruites, la mienne également... En fait on a tout perdu."

Une artiste peint une fresque à l'entrée du Centre Culturel de Raqqa. Mars 2021
Une artiste peint une fresque à l'entrée du Centre Culturel de Raqqa. Mars 2021 © Radio France / Omar Ouahmane

La tâche est immense pour les nouveaux maîtres de la ville, soutenus par les Etats-Unis et confrontés à la colère de la population et à plusieurs menaces : la Turquie - ennemie de toujours - les cellules dormantes de Daech et le régime de Bachar Al-Assad, dont l’armée se trouve à quelques kilomètres à peine et qui rêve de faire son grand retour.

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  • Omar OuahmaneJournaliste à la rédaction internationale de Radio France
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