Cinq ans de guerre et, depuis deux semaines, une paix toute relative. Depuis la trêve, les habitants de l'est d'Alep constatent les dégâts et tentent de préparer l'avenir.

Les habitants d'Alep Est retrouvent leur quartier
Les habitants d'Alep Est retrouvent leur quartier © Radio France / Gilles Gallinaro

Des voitures calcinées barrent encore l’accès au quartier Bostam Lal Qasem, à deux pas de l’ancienne frontière entre l’Est et l’Ouest de la ville. Les rues sont jonchées de gravats. On marche sur un enchevêtrement de morceaux de bétons, de tôle, de pierres. Face à nous, un poteau électrique à moitié cassé et quand on lève la tête, des immeubles éventrés, des bouts de structures métalliques éclatés… Il reste, de la vie passée, ces rideaux qui pendent dans le vide ou ces habits accrochés au bout d’une barre en fer, que l’on devine être un ancien balcon.

De l’autre côté de la rue, il ne reste d’un immeuble que des étages empilés les uns sur les autres, témoins de la violence des combats.

"J'ai perdu mes enfants, ma belle-famille, ma maison"

Nour a attendu huit jours, coincée, dans les décombres de son appartement...

Quand j’ai entendu du bruit pour la première fois, j’ai commencé à frapper avec un caillou sur un morceau de bois… Puis j’ai encore frappé, frappé, frappé… Et là quelqu’un m’a dit : "si vous pouvez m’entendre, frappez encore !"

Nour avec son père Mahmoud
Nour avec son père Mahmoud © Radio France / Gilles Gallinaro

La jeune femme de 22 ans, le visage blafard encadré d’un voile noir, est une miraculée. Elle a perdu ses deux jeunes enfants dans l’effondrement de son immeuble. Aujourd’hui elle vit chez ses parents, dont l’appartement est encore debout.

J’ai perdu mes enfants, ma belle-famille, ma maison que j’avais complètement aménagé. Mon mari est loin et il me manque. Tout a disparu si soudainement ! Je voudrais que mon mari soit près de moi. Je n’ai plus personne autour de moi excepté mes parents.

Nour est emmitouflée dans une parka rose. L’appartement n’a plus de fenêtres alors que les températures avoisinent zéro degrés la nuit. Le chauffage ne fonctionne plus.

On dort une à deux heures par nuit, à cause du froid… Il fait froid, un froid glacial... On n’a plus d’électricité, Ils ont coupé les câbles électriques dans la rue comme tu peux le voir et ils ont fait exploser les canalisations d’eau potable.

Ils ? Mahmoud, le père de Nour ne précise pas… L’homme au visage exténué nous dit ne pas avoir les moyens de vivre ailleurs. Il veut aussi surveiller son appartement qui a été pillé quand il a fui vers l’Ouest de la ville, il y a un mois… Vêtements, tapis, couverture : il ne lui reste plus rien.

"J'ai bien essayé de fuir mais les rebelles m'en ont toujours empêché"

En début de soirée on aperçoit dans les rues quelques camionnettes bourrées à craquer d’objets. Tout autour, ni policier, ni soldat pour surveiller ce quartier fantôme. Mahmoud nous parle aussi de la vie avec les rebelles…

Les rebelles nous ont menacés car j’avais un fils militaire. Ils ont déchiré ma carte d’identité, nous ont aligné dans la rue avec ma famille et ont fait semblant de nous tirer dessus. J’ai bien essayé de fuir à plusieurs reprises mais les rebelles m’en ont toujours empêché. Là ils m’ont dit : tu as le choix : soit tu ramènes ton fils ici, soit je te tue. J’ai dû jurer sur le Coran que je n’avais pas de fils militaire.

Les rebelles l’ont empêché à plusieurs reprises de fuir, assure Mahmoud. Témoignages impossibles à vérifier, mais que l’on a beaucoup entendus ici.

Des habitants d'Alep-Est de retour dans leur quartier
Des habitants d'Alep-Est de retour dans leur quartier © Radio France / Gilles Gallinaro

En bas de chez Mahmoud, dans la nuit noire, quelques habitants se réchauffent autour d’un brasero. Bachir, barbe taillée, bonnet sur la tête, vit aujourd’hui dans l’appartement d’un voisin qui a fui en Turquie. Les traits creusés, le quinquagénaire désigne de sa main, ce paysage de désolation tout autour de lui.

Nous avons détruit notre beau pays par nos propres mains, nous étions unis ici, on s’aimait tous… Mais on a été influencé par l’étranger. On refuse qu’un pays arabe intervienne chez nous, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie...

Une pelle à la main, Amri déblaie ce qu’il reste de sa supérette… "J'ai perdu près de 20 millions de livres syriennes de matériel", explique-t-il, soit 37 000 euros. Son magasin n’a pas résisté aux bombardements de ces deux derniers mois, comme une grande partie du quartier d’ailleurs. Il faudra des années, voire des dizaines d’années pour reconstruire Alep. Devant son magasin, Amri le sait.

Amri veut rapidement effacer ces cinq années de guerre… Cinq années de souffrance qu’il lui faut oublier pour pouvoir avancer.

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