Depuis l'annonce de nouvelles sanctions américaines contre Téhéran, l’exode des Kurdes iraniens s’est accentué entre l'Iran et l'Irak. Les Kurdes iraniens se réfugient dans la province frontalière d'Erbil, la capitale de la province autonome du Kurdistan irakien. Reportage des envoyés spéciaux de France Inter.

Au bord d'une cinq voies de la périphérie industrielle d’Erbil, Bahjat, Ali et Hassan attendent pour du travail et restent debout pendant des heures.
Au bord d'une cinq voies de la périphérie industrielle d’Erbil, Bahjat, Ali et Hassan attendent pour du travail et restent debout pendant des heures. © Radio France / T. L.

Ils fuient massivement l’Iran pour l’Irak. Depuis l’annonce, vendredi dernier, de nouvelles sanctions américaines contre Téhéran, l’exode des Kurdes iraniens s’est accéléré. Pas de chiffres officiels mais des témoignages. "À cause de la mise en place des nouvelles sanctions, les Iraniens sont de plus en plus nombreux à venir en Irak. Nous en avons intercepté ici une trentaine. C’est beaucoup. Alors imaginez le nombre de clandestins qu’il peut y avoir, si on prend en compte l’intégralité de la frontière", détaille un garde-frontière irakien qu’ont rencontré les envoyés spéciaux de France Inter à Erbil, la capitale de la province autonome du Kurdistan irakien, frontalière avec l’Iran.

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Au bord de la route, à attendre du travail

Ces Kurdes iraniens qui choisissent l'exode, louent aussi leurs bras pour gagner de l'argent, contre seulement quelques dizaine d’euros par jour. "Aujourd’hui, j’ai installé un tuyau sous terre. J’ai gagné un peu plus de sept euros, c’est tout juste le prix de la chambre d’hôtel", dit l'un d'entre eux.

Depuis le lever du soleil, Bahjat, Ali et Hassan attendent pour du travail. Ils restent debout pendant des heures sur le bas-côté d’une large cinq-voies de la périphérie industrielle d’Erbil. 

Lorsqu'une voiture s’arrête, le conducteur ouvre la fenêtre. Il recherche un manutentionnaire. Les deux frères et leur cousin, tout juste arrivés d’Iran, se précipitent vers le véhicule avec une dizaine d’autres candidats au poste. "On prend tout ce qui passe", lance l'un d'entre eux. "Du déménagement, du transport de matériel de construction, n’importe quoi…", ajoute un autre. 

Ce ne sera pas pour cette fois, car la concurrence entre les travailleurs journaliers est de plus en plus rude. Téhéran est étranglée par les sanctions. Le Kurdistan iranien est une des régions les plus pauvres du pays et ils sont chaque jour plus nombreux sur le bas-côté des routes. 

L'un de ces hommes témoigne : "Il n’y a pas de boulot en Iran, la situation n’est pas bonne depuis la mise en place des sanctions américaines. C’est pour ça que nous venons ici. À Erbil, c’est mieux, il y a du travail même si parfois, nous sommes obligés d’attendre trois jours pour ne travailler qu’une seule journée. En Iran, il n’y pas de travail, et quand par chance, nous en avons, nous sommes payés 7 euros la journée. Ici, c’est trois fois plus. Et puis, là-bas, le coût de la vie augmente. La viande est par exemple trois fois plus chère qu’avant. Ici au moins, je peux gagner ma vie pour nourrir ma famille."

Hôtels complets, chambres pour quatre ou cinq personnes

L’arrivée des Kurdes iraniens à Erbil a transformé l’économie du quartier. Les petits hôtels miteux affichent complet, avec des chambres bon marché d’une dizaine de mètres carrés, occupées par quatre ou cinq personnes. 

"Avant c’étaient en majorité des Syriens, maintenant, ce sont surtout des Iraniens", explique Atchiman. Lui, qui travaille depuis sept ans dans une épicerie au bord de la route, a toujours servi des travailleurs étrangers mais sa clientèle change depuis quelques semaines. "Aujourd’hui, il y en a sans doute dix fois plus qu’avant. Je le vois, quand ils me payent, ils ont dans leur porte-monnaie des Tomans iraniens. La situation économique là-bas est mauvaise, il n’y a pas de travail et leur argent n’a pas de valeur", ajoute-t-il.

L’Iran est à un peu plus de deux heures de voitures d’Erbil et le pays partage environ 300 kilomètres de frontières avec le Kurdistan irakien. Une zone montagneuse, enneigée en hiver que les étrangers ne peuvent pas traverser (en tout cas dans sa partie sud). Car la région est acquise depuis des années au gouvernement chiite de Bagdad. 

"Les Kurdes iraniens sont victimes des sanctions américaines mais aussi de la politique de Téhéran à leur égard"

"Ce sont des ordres du gouvernement irakien mais les vraies consignes viennent de Téhéran. Il y a un lien très fort entre l’Iran et les arabes chiites irakiens", détaille Saman (c’est un pseudonyme). Il surveille depuis une quinzaine d’années près de 25 kilomètres de frontière autour de la ville de Qaladze. Il est Kurde, payé par Bagdad, et avec 80 autres policiers il sillonne tous les jours, en voiture ou à pied, les chemins de contrebande. "La situation a beaucoup changé et ça ne devrait pas s’arrêter", prédit-il. 

Frontière entre l'Irak et l'Iran dans le secteur de Qaladze
Frontière entre l'Irak et l'Iran dans le secteur de Qaladze © Radio France / Thibault Lefèvre

"Depuis la mise en place des nouvelles sanctions, j’ai arrêté 30 Iraniens qui essayaient de traverser la frontière alors que sur l’ensemble de l’année dernière, nous en avons intercepté entre 150 et 200", observe Saman

"Une trentaine de personnes arrêtées depuis quelques jours, c’est beaucoup. Alors imaginez le nombre de clandestins si on prend en compte l’intégralité de la frontière. Les Kurdes sont victimes à la fois des sanctions américaines contre l’Iran mais aussi de la politique de Téhéran à leur égard. C’est une double peine. Les Kurdes iraniens sont donc de plus en plus nombreux ici. La majorité d’entre eux viennent pour travailler mais beaucoup d’autres fuient leur pays car ils militent pour des partis d’opposition", décrit-il encore.

En pratique, les travailleurs journaliers entrent avec un Visa de tourisme d’un mois qu’ils renouvellent régulièrement. Pour les opposants politiques, la situation est plus compliquée. Ils sont pour beaucoup recherchés en Iran, certains ont récemment participé aux manifestations contre la hausse du prix du carburant et, malgré les pressions de Téhéran et de Bagdad, ils peuvent s’ils le veulent, bénéficier de la protection du gouvernement de la région autonome du Kurdistan irakien. 

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