À la frontière de quatre pays, le Tchad, le Nigeria, le Niger et le Cameroun, le lac Tchad est une des zones les plus dangereuses du monde.

© Radio France / Claude Guibal
© Radio France / Chadi Romanos

🔉 SUR LA FRONTIÈRE | Retrouvez tous les reportages de la Rédaction internationale

Depuis le hublot du petit avion qui survole le lac Tchad, on ne voit que des tâches de sable, cerclées d’un liseré vert d’herbes hautes. Des îles par centaines, à perte de vue, sur ce qui fut il y a quarante ans encore une immensité liquide avant que les eaux ne se retirent sous l’effet de la sécheresse dans les années 1970 au point de ne plus faire aujourd’hui que 10% de sa surface originelle.

Moins de 7% du pays est electrifié.
Moins de 7% du pays est electrifié. © Radio France / Claude Guibal

Au sol, il n’y a rien ou si peu. Pas d’électricité, pas de route. Juste des pistes qui s’enfilent entre les dunes et les épineux, des chameaux, des vaches aux cornes énormes en forme de lyres, des chèvres, des villages de huttes en bois flotté et des camps de réfugiés, qui augmentent, sans cesse au gré des combats, presque incessants entre Boko Haram et l’armée nigériane, à quelques dizaines de kilomètres, juste de l’autre côté de la frontière. Ici, pas de bâtiment en dur à l’exception de celui qui héberge le secrétaire général de la province, Dimouya Souatebe :

Le lac fut une plaque tournante pour des transactions commerciales. Tous les jours, ça circulait, sur le lac pour vendre les produits agricoles et d’élevage là-bas, au Nigeria. Ça faisait des transports, ça animait toute l’économie de la région.  

Mais avec les premières attaques de Boko Haram sur le sol tchadien en 2015, les autorités ont décidé la fermeture des frontières. Dimouya Souatebe le martèle : la mesure est nécessaire pour éviter les infiltrations de Boko Haram, qui ces derniers mois, a multiplié les attaques. Mais le problème est là, il l’admet : 

Que faire de notre bétail, qui se multiplie et que l’on ne peut plus vendre ? Ou amener les céréales que l’on produit ? Avant, des dizaines de hors-bords amenaient le poisson séché au Nigeria. Aujourd’hui, il n’y en a plus.

Á Ngouboua, des réfugiés autour de leur production de poissons séchés.
Á Ngouboua, des réfugiés autour de leur production de poissons séchés. © Radio France / Claude Guibal

Un refuge pour les combattants

Frontières fermées, zone enclavée, des régions entières interdites d’accès et de pêche : le lac Tchad est au point mort économique. Dans toute la région, l’insécurité a poussé 130 000 personnes à quitter les îles près de la frontière avec le Nigeria , des îles à l’accès désormais barré par les autorités puisque c’est là que les combattants du groupe terroriste trouvent refuge, dans les entrelacs des bras d’eau, à l’abri des herbes et de la forêt morte. Les réfugiés, eux, se concentrent près des ressources, là où les ONG les tiennent à bout de bras depuis des années, avant même la crise de Boko Haram. Le Tchad est le troisième pays le moins développé au monde. 

C’est le cas, à Melea, où ils sont des centaines à s’être réfugiés. Un vieil homme à barbe blanche, la tête coiffée d’un turban s’assied  à l’ombre d’un grand manguier. Il s’appelle Muhamutu, c’est le chef du groupement de déplacés.

"Boko Haram nous a attaqués une nuit à 3 heures du matin", se souvient-il. "Nous avions entendu des rumeurs, on était aux aguets. Mais on a à peine eu le temps de s’échapper quand on a entendu le bruit des armes. Dans le village à côté, ça a été un massacre."

Muhamuté, le chef du village de déplacés de Melea.
Muhamuté, le chef du village de déplacés de Melea. © Radio France / Claude Guibal

Le vieil homme ferme les yeux, cherche sa respiration. "La nuit je n’arrive pas à dormir", reprend-il, terrifié. "On entend qu’il y a eu des attaques encore, tout près. Sans la présence des militaires à côté, je ne pourrais pas supporter de rester ici." A l’entrée du camp, une petite caserne. Les autorités tchadiennes continuent de marteler que la zone est sous contrôle. Malgré les attaques. 

Je ne pense pas que ce soit la fin de Boko Haram, soupire Muhamutu. Cela fait quatre ans que je suis là. Quatre ans que toutes les semaines, j’entends parler d’une attaque.

Pénurie et inflation

Non loin, près du puits, alimenté par une pompe manuelle, les femmes aussi, ne parlent que de cela. Mais aussi de la pénurie des produits de première nécessité, provoquée par la fermeture des frontières décrétée par les autorités pour sécuriser la zone, et par l’inflation des prix devenus fous.

À Ngouboua, on se souvient aussi du jour où un kamikaze a déclenché sa bombe sur le marché. Ici on se méfie de tous ceux qu’on ne connaît pas. Qui est avec Boko Haram, qui ne l’est pas ? Puis il y a ceux qui en ont fait partie, et se sont repentis, comme Abdoulaye.  Il est assis sur une natte, dans la pénombre traversée par les mouches d’une case du village de Koulkimé. Ses yeux sont comme morts. Il y a 5 ans, avec son frère, ils sont partis rejoindre les rangs de Boko Haram, juste de l’autre côté de la frontière, au Niger. Ils ont suivi des jeunes revenus au village, qui leur ont promis argent facile, femmes, travail. Leurs parents ont tenté de les dissuader. En vain. 

J’y suis allé parce qu’on m’a fait miroiter des choses. Je suis resté quatre ans la bas, je suis revenu les mains vides j’ai tout perdu.  Je suis à nouveau à la charge de ma famille. Même mon père a dû m’acheter une femme. J’ai honte de moi. 

Abdoulaye et son frère Moussa, anciens combattants de Boko Haram.
Abdoulaye et son frère Moussa, anciens combattants de Boko Haram. © Radio France / Claude Guibal

Abdoulaye, du bout des lèvres, évoque les combats, les vols, les femmes, kidnappées "enlevées de force quand on attaque les villages. Ensuite, on leur demande de choisir un mari parmi les combattants." Abdoulaye se tait. Son regard semble mort. Il le sait, sa vie ne vaut plus rien. Comme beaucoup, peut-être retournera-t-il, à nouveau, avec les combattants. Car il n’y a pas de travail, rien à faire ici. Plus d’activité. Pas de perspective. Sur le lac aux eaux étales, plus un bateau ne circule. La frontière liquide entre le Niger, le Tchad, le Cameroun, le Nigeria est comme figée par la peur, l’insécurité. L’ombre invisible de Boko Haram. 

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.