Dans cette résidence pour personnes âgées, 25 pensionnaires sur 157 sont morts du Coronavirus. Ils ont été emportés par l'épidémie en deux semaines. Alors que ce mardi est une journée de mobilisation des soignants pour réclamer des moyens, nous sommes revenus prendre des nouvelles des "survivants" de Cornimont.

Le mur des remerciements des villageois aux soignants de l'Ehpad Le Couarôge de Cornimont
Le mur des remerciements des villageois aux soignants de l'Ehpad Le Couarôge de Cornimont © Radio France / Cécilia Arbona

"Nos aînés ont connu la guerre. Notre bombardement à nous c'est ce drame à l'Ehpad".

La voix étranglée par l'émotion, Marie-Jo Clément, maire de Cornimont, est encore sous le choc de ces morts en cascade. En deux semaines, au mois de mars dernier, vingt-cinq résidents de la maison de retraite "Le Couarôge" ont été emportés par l'épidémie de Coronavirus. La maladie a décimé la maison de retraite sur les hauteurs de cette commune vosgienne de 3 200 habitants.

"Une mort silencieuse"

Vingt-cinq personnes âgées ont disparu sur les cent cinquante-sept pensionnaires de cet établissement de soins. L'image diffusée en boucle sur des chaines de télévision montrant plusieurs cercueils quittant les lieux a glacé la France.

"Cornimont a été le premier cas d'espèce, on était les premiers, on a fait la une des médias mais le malheur a frappé ailleurs après" explique Elodie Derdal qui habite la maison voisine de l'Ehpad. Depuis sa fenêtre, elle a assisté au ballet des véhicules des pompes funèbres. "Quand on reconnait le visage familier du policier municipal à côté des cercueils, on se dit 'mais c'est réel, c'est près de chez moi et pourtant moi je n'ai rien vu rien entendu'. C'est une mort silencieuse, terrible, en vase clos".

La directrice de l'Ehpad, Sophie Vinel s'est retrouvée en première ligne. À quarante-trois ans, cette femme à la silhouette gracile a dû batailler à l'aveugle avec son équipe d'aides-soignantes et d'infirmières. Maintes fois, elle a appelé au secours l'agence régionale de santé pour signaler sa solitude, son incapacité à lutter sans directive sans protection face à un ennemi sournois qui, tel un courant d'air empoisonné s'est infiltré partout. Dans les chambres du rez-de-chaussée, dans les couloirs, à la salle à manger, puis à l'étage où il a fait le plus de dommages, le plus de ravages.

Telle une garnison dépourvue de munitions, les soignantes ont été propulsées sur un terrain de guerre. Un terrain miné. "La capacité ne s'est pas posée si j'allais tenir le coup ou pas. Moi pour garder la tête froide pour gérer au mieux cette crise, je ne suis pas du tout montée dans les chambres, pour éviter trop d'émotions... Je connais tous les résidents, je déjeune régulièrement avec eux, je connais leur vie, leur famille..." 

"On a fait tout ce qu'on a pu"

Le bouclier de fortune qu'a trouvé Sophie Vinel qui se démenait pour dégoter du matériel et du renfort, a permis à cette femme capitaine d'un bateau en plein naufrage de résister, de rester debout. Par pudeur, même aujourd'hui elle ne répond pas à toutes les questions. Elle garde le silence sur les pleurs, les cauchemars, sur les coups de téléphone passés aux familles pour les alerter du départ imminent d'un parent en pleine pandémie. Un parent qu'elles ne pourront ni étreindre, ni caresser, ni embrasser. Un parent qui ne pourra pas porter un joli costume ni sa robe préférée. Un parent qu'il faudra se résoudre à enfermer dans une housse en plastique avant la mise en bière.

Patricia, une aide-soignante, raconte, bouleversée : 

"Parfois on était toute seules, l'infirmière et moi, à faire une ultime toilette. La dernière personne que j'ai accompagnée, c'était un monsieur que j'aimais beaucoup. C'était très dur, il m'a fait penser à mon père mort quinze jours plus tôt" 

"Il nous parlait en Alsacien, on ne comprenait rien, mais avec l'infirmière on l'a réconforté, on l'a lavé, on l'a massé. On lui a dit qu'il avait le droit de s'en aller, de ne plus souffrir, mais c'est vrai que de le voir partir, c'était pas simple". 

La cadre de santé, Béatrice Amé, elle aussi est dévastée. Brisée. Cette femme d'expérience songe même à prendre sa retraite de manière anticipée. _"J'ai un sentiment d'échec dans les soins"  explique-t-elle en se tordant les mains... "On a fait tout ce qu'on a pu" mais elle semble minée par la culpabilité, l'incompréhension et elle n'est pas la seule. Toutes ses collègues sont marquées, fragilisées, même celles qui continuent de sourire, de dire que oui tout va bien. "Y en a qui pourraient craquer si l'on creuse un tout petit peu"_ assure Béatrice.

L'ombre sur le mur des remerciements

Un groupe de parole a été mis en place pour le personnel soignant par la psychologue Laurane Picoche, qui elle aussi reconnait qu'elle a besoin d'aide. Pour autant, les combattantes du Couarôge continuent de venir travailler chaque jour pour veiller les unes sur les autres et surtout pour prendre soin des survivants. Les pensionnaires qui sont tombés malades et qui ont guéri, les résidents qui ont échappé au virus. Comme cette dame élégante de quatre-vingt-sept ans qui a perdu une amie, qui mangeait à sa table au réfectoire et dont la chaise est vide désormais : 

"Moi une survivante ? Ben oui que voulez-vous que je vous dise.Oui sans doute. Mais y en a qui sont bien plus malheureux que moi, hein... Et puis je n'ai pas toujours tout su."

Il y avait ceux qu'il fallait soigner, et ceux qu'il fallait préserver. Les vingt-cinq familles des résidents décédés ont apporté leur soutien au personnel soignant qui a tenté de tisser un cocon autour de ceux qui sont restés. Seul le fils d'une pensionnaire toujours vivante a porté plainte pour mise en danger de la vie d'autrui. Une démarche isolée, une blessure pour l'équipe. Une ombre, comme une tâche, sur le mur des remerciements et des hommages dressé dans le hall d'entrée de l'établissement.

Un patchwork composé de lettres, de dessins d'enfants, de banderoles colorées et de bouquets de fleurs en papier crépon réalisées pour les "filles de l'Ehpad" : ces guerrières des Vosges attaquées de l'intérieur par un virus inconnu et incontrôlable.

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